Algérie/Attention à l’instrumentalisation du religieux Par Aziz Benyahia

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Quand on s’adresse à Ses saints plutôt qu’au Bon Dieu, c’est qu’on a des choses à lui cacher. Et comme on sait qu’Il sait tout, on décide de jouer collectif dans l’entourloupe et d’entrainer le plus de monde possible en espérant que le nombre attirera la miséricorde. Un saint chantage ou une tentative de corruption du Ciel comme celle d’élever des mosquées-cathédrales avec la protection de Saint Alzheimer.

Ainsi  pour se faire élire et réélire, quoi de plus astucieux que de s’acheter la baraka des zaouias avec l’argent des hydrocarbures. La transgression sera collective et le châtiment ne sera plus que réprimande; sans plus. Il vaut mieux aller en prison ensemble qu’à la guillotine tout seul. Le ci-devant Président a déjà eu recours à la martingale, avec les révérences des courtisans et les yeux clos des gouvernements. Une visite à la zaouia et la bénédiction du Cheikh valant onction, le Président candidat n’a pas eu trop de soucis à se faire puisqu’il a décroché le viatique avec quelques sacs de billets savamment distribués. A défaut de légitimité par les urnes, on se contentera de l’imprimatur des cheikhs et ma foi, c’est un outil extrêmement précieux quand on connaît l’autorité morale du chef dans la zaouia, et son emprise sur les bedeaux. Et les bedeaux en l’occurrence, ce sont les « khouanes » c’est à dire, le gros des troupes dont le niveau de spiritualité n’est pas tout à fait comparable à celui qu’on attribue traditionnellement aux soufis et qui ne manqueront pas de voter comme un seul homme au premier appel. Il reste que leur foi est sincère et intacte, qu’elle a l’innocence de l’élève face au maître et que leur dévouement n’a d’égal que la force qu’ils attribuent aux marabouts. Ce soufisme populaire a souvent tendance à affubler les « saints musulmans » (awlyae Allah), d’un pouvoir surnaturel qui est en contradiction totale avec le dogme islamique puisqu’en Islam le terme de « saint » n’a pas le même sens que dans le christianisme.

Les zaouias auraient-elles troqué leur vocation spirituelle contre les ors du temporel ? Nos chouyoukh se seraient-ils pris les pieds dans le tapis ? Se dirige-t-on vers une guerre des zaouias ? Djelfa et Mascara contre le reste du pays. On chercherait à diviser les Algériens et à rajouter au désordre actuel qu’on ne s’y prendrait pas mieux. A ce jeu on ne saura pas qui manipule qui et qui tire les ficelles ; même si chacun a sa petite idée sur la question.

Comme pour celle du retour dans des conditions extravagantes de l’enfant chéri du Pouvoir, déjà protégé par une « baraqa » hors-normes, et son irruption brutale dans le monde des zaouias due, soit au réveil brutal d’une foi dormante soit à une illumination tardive. La manœuvre cache dans tous les cas assez maladroitement, des arrangements blasphématoires avec le Bon Dieu, pour être passés sous silence.

Quel mauvais génie pousserait des zaouias à tremper dans ce jeu trouble?

Les zaouias sont d’ordinaire les temples où fleurit et grandit le Soufisme ; expression mystique de l’islam dont les adeptes consacrent leur vie par un travail sur soi à la recherche du divin. Sous la conduite de leur guide spirituel – le cheikh – ils apprennent à corriger leurs défauts, à se passer du superflu et à suivre la voie mohammedienne dans la recherche de la perfection. Les séances d’invocation collective ( dhikr ) les aident à se détacher du monde matériel et à échapper aux mauvaises tentations. Théoriquement les soufis représentent le musulman idéal. Dans nos pays, l’expression locale de cet islam mystique se trouve dans les zaouias, dans une configuration particulière due principalement à l’influence de coutumes locales.  Elle aboutit à ce qu’on appelle communément le maraboutisme dont les dérives parfois en contradiction totale avec le dogme, donnent une image assez négative de l’islam. Son instrumentalisation par le Pouvoir politique devient dès lors intéressante pour obtenir l’adhésion des « fouqaras » ( adeptes qualifiés de « pauvres en Dieu »), à des manœuvres politiques, lors des élections par exemple.

Sans aller plus loin, il importe d’interroger de manière claire les zaouias

Les soufis doivent-ils continuer à privilégier le travail individuel sur soi, l’introspection continue et le détachement, échappant de fait aux tumultes de la cité et retranchés dans leurs tours d’ivoire ? Ou bien doivent-ils s’ouvrir au monde extérieur et prendre leur part dans la bataille pour l’émancipation du citoyen musulman ?

L’implication des musulmans dans la vie de la cité qui fait partie des injonctions coraniques ne signifie pas intrusion dans la gestion directe, mais prend plutôt la forme de sentinelle ; qu’on appellerait aujourd’hui déclencheur d’alerte. A ce titre, on attend des zaouias  qu’elles disent l’islam, qu’elles montrent la bonne voie et qu’elles gardent une stricte neutralité vis à vis du Pouvoir politique. Toute proximité singulière et forcément douteuse avec le Pouvoir, serait considérée comme compromission ou inféodation. Elles doivent se tenir à distance mais garder un œil vigilant sur toute tentative de détournement du message coranique à des fins politiques.  Mais, se tenir à distance de la gestion de la cité ne dignifie pas s’en désintéresser. Les zaouias doivent garder leur rôle de vigie et ne pas s’éclipser au prétexte de détachement spirituel. C’est l’erreur très grave  qui a été commise en adoptant un silence troublant durant la décennie noire.

Leur non-implication directe dans les affaires de la cité ne signifie pas pour autant absence du débat public ni  manque d’initiative devant la dérive du monde musulman. Cela les rendrait inévitablement complices du dramatique délabrement de la situation politique, économique et culturelle de notre pays. A défaut de peser sur les événements elles, doivent dénoncer sans ambigüité tous les manquements à la morale islamique.

Si leur silence vaut consentement, que dire alors de l’accueil chaleureux réservé à un ancien responsable dont le moins qu’on puisse attendre c’est qu’il rende des comptes sur sa gestion calamiteuse d’une entreprise d’Etat dont on lui a confié la charge ? Dans le cas précis on est passé du consentement à l’encouragement et de l’encouragement au soutien.

A Djelfa puis à Mascara, des zaouias ont pris le risque de donner plus de crédibilité aux accusations de compromission avec le Pouvoir politique et de semer le doute sur la loyauté et la sincérité des autres zaouias. Les dégâts seraient catastrophiques eu égard au crédit considérable dont elles bénéficient depuis des siècles, si elles ne réaffirment pas de la manière la plus claire, leur entière liberté par rapport au pouvoir temporel et la prééminence du spirituel dans la préservation de nos valeurs morales. En d’autres termes, elles devraient clairement dénoncer la corruption, les abus, les malversations et l’instrumentalisation de la religion à des fins inavouées, et se situer ostensiblement au-dessus de la mêlée. Elles doivent annoncer publiquement et sans équivoque leur totale indépendance vis-à-vis du Pouvoir, pour préserver leur crédibilité et leur liberté et continuer à mériter respect et considération.

Aziz Benyahia