Ce mercredi au tribunal administratif de Bir Mourad Raïs (Alger), un procès a opposé le groupe El-Khabar au ministère de la Communication dirigé par Hamid Grine. 

Ce dernier avait introduit une action en référé pour se prononcer sur la conformité du rachat de quelques 80 % des actions de ce groupe médiatique par une filiale de CEVITAL d’Issad Rebrab.  Hamid Grine s’est basé sur l’article 25 du Code de l’information stipulant qu' »une même personne morale de droit algérien ne peut posséder, contrôler ou diriger qu’une seule publication périodique d’information générale de même périodicité éditée en Algérie ». Le PDG du groupe Cevital, Issad Rebrab est déjà propriétaire du quotidien Liberté. Ce qui constitue aux yeux du ministère de la Communication une entorse à la loi. Mais derrière ses arguments légalistes, il se cache un autre enjeu de taille, à savoir celui des manœuvres enclenchées depuis le début du quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika contre la presse « libre » et « opposante ».

Que le ministère de la Communication veille sur le respect des lois en vigueur est une mission noble relevant de ses prérogatives. Ceci dit, il est tout de même étonnant que cette mission n’est respectée que lorsqu’il s’agit de harceler les médias réputés pour ne pas être inféodés aux chapelles politiques et lobbys économiques du régime. Combien de fois des médias comme Echorouk ou Ennahar ont violé les règles les plus élémentaires de l’éthique et de la déontologie ? Combien de fois ils ont publié des Une racistes, xénophobes, haineuses et portant préjudice à l’unité nationale ? Des reportages abjects sur les migrants subsahariens en passant par les micro-trottoirs méprisants à l’égard des femmes ou des Algériens de sensibilité laïque, Hamid Grine n’a jamais daigné sévir contre ces médias qui versent dans la propagande de caniveau pour booster leur audimat. Et pourtant, ils ont violé de nombreux articles de ce code de l’information au nom du quel Hamid Grine part en croisade contre El-Khabar.

Les Algériens se souviennent tous de ces campagnes médiatiques humiliantes menées tambour battant contre les opposants en 2014. Des attaques personnelles et odieuses contre les 19 signataires d’une lettre demandent une audience à Abdelaziz Bouteflika. Sans oublier les multiples appels à la haine lancés contre les non-jeûneurs algériens, les athées, les homosexuels ou toute personne qui ne partage pas les dogmes d’une presse conservatrice jusqu’à la moelle. Hamid Grine n’a jamais saisi la justice pour empêcher ces dérives. Il n’a jamais dit halte à ces dérapages. Les tribunaux, il préfère les saisir lorsqu’il s’agit d’un média opposant, connu pour sa ligne éditoriale critique à l’égard du régime.

Faut-il défendre El-Khabar ? Evidemment et sans aucune hésitation. Ce journal incarne la presse libre qui a toujours porté le combat démocratique et les valeurs de la lutte pour les droits de l’Homme. El-Khabar est une institution respectable dans le paysage médiatique algérien. Le harceler, le bâillonner, tenter de le mettre à genou ou le priver de publicité constituent indubitablement une atteinte à la liberté d’expression pour laquelle de nombreux journalistes ont sacrifié leurs vies.

Nous pouvons ne pas partager plusieurs points de vue éditoriaux d’El-Khabar sur les grandes questions de l’actualité nationale. Nous pouvons réprouver certaines de ses positions. Mais, nous n’avons pas le droit de fermer les yeux sur ces manœuvres qui veulent le condamner à une lente agonie. Aujourd’hui, c’est le procès d’El-Khabar, demain, ça sera celui d’une autre de ces voix qui osent dire non au diktat des puissants. Les responsables d’El-Khabar ont vu juste au sujet de l’instrumentalisation politique de la publicité. Nous mêmes, à Algérie-Focus, souffrons de ces pressions qu’exercent les lobbys du régime sur les annonceurs privés pour les dissuader de recourir à notre support. EPendant ce temps, les milliards pleuvent sur les médias béni-oui-oui qui s’enrichissent sans respecter le moindre devoir de vérité. Hamid Grine devrait s’intéresser à la gestion de l’ENTV, une entreprise publique financée par les contribuables, qui ne reflète nullement les préoccupations de nos concitoyens. Des sommes colossales de l’argent public utilisées pour relayer la propagande officielle au détriment des besoins réels des Algériens.

Au lieu de poursuivre en justice El-Khabar, Hamid Grine devrait nous expliquer pourquoi les radios publiques, financées par le Trésor public, éludent éhontément les scandales qui entravent le développement de notre pays. Au lieu de harceler El-Khabar, Hamid Grine devrait nous expliquer pourquoi nos chaînes de télévision n’ont toujours pas le droit d’émettre à partir de leur pays et se retrouvent contraintes de transférer illégalement des devises vers la Jordanie ou Chypre pour payer leurs frais de diffusion. Un non-sens absolu.  Ne touchez donc pas à El-Khabar car vous piétinez ainsi la mémoire de ces journalistes morts pour que l’étendard de la liberté puisse flotter dans le ciel de leur pays: l’Algérie.