La justice finit là où commencent le clanisme, le régionalisme, le tribalisme et le culte des intérêts personnels au détriment de l’intérêt général. C’est, peut-être, la conclusion générale que l’on peut tirer de la situation actuelle de notre pays qui cherche désespérément des juges capables de lui rendre justice. 

Le concept même de la justice disparaît petit à petit du vocabulaire des Algériens qui assistent, depuis de longues semaines, à une série de révélations scandaleuses, d’accusations de malversation, de logomachies belliqueuses entre les clans mafieux, sans qu’aucun tribunal ne s’auto-saisisse pour faire respecter la loi. D’abord, ce fut le retour de Chakib Khelil marqué par sa cohorte de polémiques. Le monsieur se dit innocent et crie au complot. Il jure qu’il avait fait l’objet de campagnes malsaines et de manipulations. Pourquoi pas donc un procès transparents pour déterminer les circonstances exactes de ces prétendues manœuvres de discréditation ? Au ministère de la Justice comme dans tous nos tribunaux, aucune voix ne s’est élevée en écho à cette interrogation. Personne parmi nos juges d’instruction, nos procureurs n’a daigné ouvrir une enquête pour comprendre les tenants et aboutissants de ces 200 millions de dollars de commissions que Saipem aurait versé à des dirigeants algériens, dont Chakib Khelil.

Les jours passent et les scandales se succèdent. Issad Rebrab est accusé d’avoir commis des malversations financières. Une chaîne de télévision privée lui reproche des faits gravissimes. Un dossier complet de 717 pages circule sur Internet et les réseaux sociaux. L’intéressé ne parle pas, ne réagit pas. La justice non plus. Comme si cette instance si vitale dans la vie d’un pays est tout simplement inexistante. En Algérie, l’absence de la justice est devenue une des normes régissant le fonctionnement du pays. Personne n’a le droit de condamner Rebrab ou Chakib Khalil, ou même le général Toufik, sans qu’un procès équitable ne soit tenu au vu et au de tous les Algériens.

Malheureusement, force est de constater que dans notre pays, aucune structure n’est capable d’organiser un tel procès. Aucun de nos juges ne semblent capables de comprendre le fonctionnement des finances internationales et leurs nuances. Une liste de richissimes hommes d’affaires a été révélée par les documents du Panama Papers. Des noms précis, des faits vérifiables, des montants ahurissants ont été révélés. Et personne n’a réagi pour enquêter. Comme quoi, le vol, le détournement des devises, la rapine et la diffamation sont devenues des pratiques enracinées dans le paysage social algérien. Ces pratiques ne choquent plus personne. En tout cas pas nos juges qui chauffent les sièges des tribunaux sans inspirer le moindre respect ni considération à leurs concitoyens qui ne croient plus en la justice.

En revanche, le clanisme et le régionalisme sont encore très forts. LCertains défendent Rebrab parce qu’il est Kabyle. D’autres défendent Khelil parce qu’il est de Tlemcen. Et quand ce n’est pas le régionalisme, ce sont les logiques claniques qui s’imposent. Parce qu’il est opposant à Bouteflika, certains soutiennent Rebrab. Et parce qu’il est membre du clan présidentiel, d’autres tressent des lauriers à Chakib Khelil. C’est ainsi depuis l’indépendance. Les années 2000 n’ont rien changé à la donne. Les amitiés claniques et origines régionales sont plus fortes que la justice, que la loi. Preuve en est, le rapport parlementaire sur les émeutes de janvier de 2011 a été passé sous silence. Des députés accusent l’homme d’affaires Issad Rebrab d’avoir joué un rôle dans le déclenchement de ces émeutes et affirment publiquement que ce rapport a été bloqué par le général Toufik, parrain de l’homme d’affaires. D’autres disent l’exact contraire et font remarquer que tout a été orchestré pour nuire à Cevital. Qui dit la vérité ? Aucun juge ne s’est auto-saisi pour éclairer notre lanterne.

Chaque clan veut imposer sa vérité. A chacun son parrain. Pour les uns, c’est Haddad et Kouninef, pour les autres c’est Tahkout ou Djilali Mehri. Les parapluies politiques font aussi la pluie et le beau temps en Algérie. Le FLN défend ses alliés qu’ils soient pourris ou mafieux. Le RND fait de même. Et dans l’opposition, on ne fait pas mieux  : les islamistes du MSP couvrent les importateurs véreux qui les financent et les amis de Benflis n’osent pas lui demander des comptes quant à son passage dans les allées du pouvoir. Au final, à quoi sert-il de maintenir en vie un ministère de la Justice qui dispose d’un budget de quelques 700 millions de dollars ? A pas grand-chose, il faut l’avouer.