Il s’est passé cet été quelque chose qu’on avait jamais vu de mémoire d’économiste maghrébin. Tandis qu’en Algérie le recours au  FMI continue d’être  agité comme un épouvantail synonyme de faillite financière et de désastre social, la quasi-totalité des pays d’Afrique du Nord ont signé des accords avec le Fonds monétaire international. Parmi les grands pays de la région, seule l’Algérie a pu «échapper» à ce passage par les célèbres et redoutables «fourches caudines» du «gendarme» de la finance mondiale.

Le dernier en date de ces accords a été annoncé le  jeudi 11 août dernier. Le FMI a signé  un accord préliminaire avec le gouvernement égyptien portant sur un prêt  d’une durée de trois ans et d’un montant 12 milliards de dollars. Quelques semaines plus tôt, c’est le Maroc qui signait pour un accord biennal assorti d’un prêt de 3, 5 milliards de dollars. Pour le Maroc, il s’agissait du troisième accord de ce type en cinq ans après ceux déjà conclus en 2012 et 2014 . Ces deux pays avaient été précédés dès le mois de juin dernier par la Tunisie; le Conseil d’administration du FMI ayant  donné son feu vert a un nouveau plan d’aide de 2,9 milliards de dollars sur quatre ans. Dans le cas de la Tunisie, il s’agit du quatrième accord avec le FMI conclu par notre voisin de l’Est depuis son indépendance. Le dernier remontait seulement à 2013. Cette «banalisation» du recours au FMI n’est d’ailleurs pas sans susciter quelques (timides) interrogations et protestations chez certains  économistes de la région.

 Des financements peu coûteux…

Les caractéristiques de ces aides financières sont peu connues chez nous. Elles visent la plupart du temps (mais pas toujours comme on va le voir) à soutenir les pays confrontés «à de graves problèmes de balance des paiements à moyen terme en raison de faiblesses structurelles qui tarderont à être corrigées». Elles consistent en des  prêts pouvant être remboursés sur des périodes relativement longues – entre 4 ans et 10 ans – à des taux inférieurs à ceux des marchés financiers. Ce financement, déboursé par tranches, est assujetti à un programme de réformes structurelles censées remédier aux difficultés connues par le pays emprunteur.

…Mais assortis de conditions

Ce sont, bien  sûr, ces célèbres «conditionnalités» liées  aux aides financières du FMI  qui sont dénoncées par  les adversaires de la coopération avec le FMI et les institutions financières internationales d’une façon générale. De quoi s’agit-il dans le cas des accords signés cet été ?

En gros, on peut retenir trois catégories de réformes demandées par le FMI pour la mise en œuvre desquelles il apporte une assistance technique aux pays concernés.  Les premières sont des réformes budgétaires qui visent à réduire les déficits publics, à diminuer  la dette de l’Etat, à renforcer l’efficacité des dépenses publiques et à améliorer les prestations des administrations. La réduction des subventions énergétiques figure presque toujours au premier rang des réformes à réaliser dans ce domaine, de même que la mise en place d’un système fiscal plus progressif et plus efficient capable d’élargir la base d’imposition et de renforcer l’équité de l’impôt.

La deuxième catégorie de réforme est financière avec des objectifs principaux qui  sont en général de réaliser une plus grande indépendance de la Banque centrale par rapport aux injonctions des gouvernement, d’assurer une meilleure «flexibilité du taux de change» ( comprendre une dévaluation de la monnaie nationale) et de restructurer les banques publiques.

Enfin, au chapitre de l’«amélioration du climat des affaires», figurent des mesures telles que le développement du secteur privé, la rationalisation des formalités existantes pour les entreprises et l’élargissement de l’accès aux marchés publics à travers en général l’adoption d’un nouveau code des investissements ainsi que d’une  loi sur les partenariats public-privé.

Ce modèle d’accord standard (au titre du « Mécanisme élargi de crédit » dans le jargon des experts du FMI) est globalement celui qui s’applique à des pays en délicatesse avec leurs équilibres budgétaires et extérieurs. C’est celui qu’ont négocié, cet été, des pays comme l’Egypte et la Tunisie. On peut imaginer facilement que c’est également celui que pourrait conclure l’Algérie dans quelques années dans l’hypothèse ou ses marges de manœuvre financières, actuellement encore importantes, continueraient de se réduire fortement ainsi que c’est le cas depuis 18 mois.

La Maroc en bon élève

Le Maroc est un cas particulier qui mérite certainement d’être souligné. Notre voisin de l’Ouest fait en effet aujourd’hui figure de «bon élève» dans le domaine de la coopération avec les institutions financières internationales. L’accord biennal qu’il a signé cet été est le troisième après des accords identiques conclus en 2012 et 2014. C’est dire que les autorités marocaines se sont tournées sans complexe vers une coopération active avec le FMI. Au cours des dernières années, ce sont plus de dix milliards de dollars de prêts que le gouvernement Benkirane est allé chercher auprès du FMI.

La particularité des accords signés par le Maroc réside dans le fait qu’il ne sont pas du tout la conséquence d’une situation de «quasi faillite financière» comme dans le cas de la Tunisie ou de l’Egypte. Au contraire, les équilibres financiers extérieurs du Royaume sont plutôt bons et le niveau des réserves de change du pays s’est sensiblement amélioré au cours de la période récente. D’ailleurs, les accords conclus avec le FMI par le Maroc émargent à une  rubrique intitulée significativement «Accords de précaution et de liquidité».

Le dernier rapport du  FMI relève que « le Maroc a réussi à faire avancer son économie». Selon le FMI, les autorités ont mené à bien plusieurs réformes fondamentales : «Libéralisation des prix des carburants, expansion des programmes sociaux visant les groupes les plus vulnérables, adoption d’une nouvelle loi organique relative à la loi de finances et d’une nouvelle loi bancaire qui renforceront considérablement le cadre budgétaire et la politique de secteur financier. Les autorités s’emploient en outre à réformer les retraites de la fonction publique et à  parachever la nouvelle loi sur la banque centrale qui vise à renforcer l’indépendance et la transparence de cette dernière».

De manière plus générale, «les autorités ont réalisé d’importantes réformes pour diversifier davantage l’économie. Ces efforts portent désormais leurs fruits ainsi que le montre l’émergence rapide de secteurs nouveaux à forte valeur ajoutée (automobile, aéronautique et électronique) qui permettent de dégager des recettes d’exportation supérieures à celles des activités traditionnelles telles que l’agriculture ou les phosphates. Le pays a en outre poursuivi le développement de son secteur touristique».

Le lecteur  aura certainement noté qu’il s’agit , presque mot pour mot,  du type de réformes attendues en Algérie depuis plus d’une décennie.

Le dernier accord va certainement «faire beaucoup de mal» au Maroc

Toujours selon le FMI, en s’appuyant sur ces progrès récents, le Maroc peut prendre d’autres initiatives pour «doper la croissance potentielle et la rendre plus inclusive». Parmi ces initiatives figurent notamment «la promotion d’une croissance impulsée par le secteur privé, en encourageant la petite et moyenne entreprise, et en facilitant l’accès au crédit».

Ou encore, «la poursuite de la mise en valeur du capital humain et l’accroissement des investissements dans ce domaine par une plus grande efficience des dépenses publiques d’éducation et une réduction des déficits d’aptitudes grâce à une amélioration de la formation, du recrutement, du déploiement et de l’évaluation des enseignants». «La mise en œuvre de réformes et de politiques actives du marché du travail pour lutter contre le niveau élevé du chômage chez les jeunes et la faible participation des femmes à la vie active» est également au menu du dernier accord avec le FMI signé cet été. Sans commentaire! Mais si, un commentaire quand même: cet accord, compte tenu de ces objectifs, va certainement, tout comme les précédents, faire beaucoup de mal à l’économie et à la société marocaine…

 L’exception algérienne

Dans un contexte régional ou la coopération avec les institutions financières internationales tend à se banaliser, notre pays fait figure d’exception. Sur le plan idéologique, la quasi-totalité des acteurs politiques et des médias nationaux inondent, depuis plus de 25 ans, l’opinion nationale de clichés stupides qui décrivent  le FMI comme l’incarnation du diable en personne. Par ailleurs, la politique de désendettement accélérée mise en œuvre par les autorités algériennes depuis  2004, a eu pour conséquence une interruption presque complète  de la coopération avec les institutions financières internationales.

Quelques spécialistes, en réalité assez peu nombreux, se sont émus au cours des dernières années des freins imposés  à la  coopération  avec des institutions disposant d’un savoir faire et d’une expérience considérable en soulignant notamment son caractère paradoxal dans un contexte ou, au cours des 15 années écoulées, l’Algérie mettait en œuvre des programmes d’investissements colossaux sans pouvoir toujours les accompagner de la maturation, des évaluations et des actions de suivi nécessaire.

Pourquoi pas un accord avec le FMI  dès 2017 ?

Depuis un peu plus d’une année, les autorités algériennes insistent sur l’urgence d’un programme de réformes économiques dont le contenu ressemble à s’y méprendre aux mesures mises en œuvre par nos voisins avec l’assistance du FMI. Le président de la République, à l’occasion de son message du 20 août dernier, a de nouveau souligné le caractère «incontournable» de ces réformes. Le «nouveau modèle économique de croissance» algérien, qui ressemble comme un frère au plan de croissance 2016-2020 adopté récemment par la Tunisie, a été approuvé officiellement, par la tripartie en juin dernier et par le Conseil des ministres en fin juillet.

La volonté politique existe donc, reste la mise en œuvre. Au Maroc et en Tunisie, les gouvernements, après avoir défini souverainement des stratégies de développement, ont  décidé de se faire assister par le FMI pour les mettre en œuvre. Chez nous, pour l’instant, on a décidé qu’on pouvait se débrouiller tout seul.

Compte tenu des capacités de notre administration économique à concevoir, coordonner, mettre en  œuvre et appliquer concrètement un tel programme de réformes, ce n’est sans doute pas une bonne idée. Le recours, dès maintenant,  au FMI, qui a chez nous si mauvaise presse, serait pourtant sans doute une  bonne chose pour trois raisons essentielles.

La première est financière. Les financements du FMI sont assortis de conditions avantageuses sur le plan des taux d’intérêt et des délais de remboursement. D’autre part, l’Algérie est actuellement très peu endettée au plan international et pourrait donc, grâce au visa du FMI , accéder à d’autres financements peu coûteux qui permettraient d’épargner ses réserves de change actuellement sous pression.

La deuxième raison est économique et encore plus importante. L’assistance technique du FMI est susceptible de donner, dans des délais rapides, un contenu concret et opérationnel à des programmes de réformes qui risquent, à défaut d’une telle démarche, de se heurter aux blocages liés aux faibles performances  de notre administration économique. Un recours précoce au FMI constituerait également une bonne chose du point de vue du rythme des réformes économiques à mettre en œuvre ainsi que le montre l’expérience des pays voisins. Il vaut mieux signer des accords lorsqu’on dispose encore de marges de manœuvre financières importantes (cas du Maroc) que lorsqu’on est en situation de quasi faillite financière (cas de la Tunisie et de l’Egypte) .

La dernière raison est enfin politique. Notre pays s’apprête sans doute à connaitre quelques  années d’incertitudes voire d’instabilité politiques interne en liaison avec la fin des années Bouteflika. La signature d’un accord international liant, à moyen terme, notre pays au Fonds monétaire international sur un programme de réformes économique précis et un calendrier contraignant serait certainement de nature à rassurer à la fois les investisseurs nationaux et internationaux sur l’avenir de l’économie de notre pays et à réduire ainsi les doutes et les craintes liées aux incertitudes politiques à venir, dont beaucoup d’observateurs internationaux, plus ou moins bien intentionnés,  se sont déjà fait l’écho.