Comme l’a dit Ibn Arabi, les hommes sont les ennemis de ce qu’ils ignorent. Les défenseurs acharnés d’une opinion politique, d’une idéologie ou d’une philosophie qui refusent le débat parce qu’ils sont persuadés de détenir la vérité, sont très souvent les ennemis du débat ouvert et de la démocratie.  Ils rejettent sur l’autre l’absence de compromis et in fine, les désordres et les troubles qui résultent de crispations, pourtant partagées.

Madame Benghabrit, Ministre de l’Education Nationale a bien raison de s’atteler à la réforme de l’enseignement et on ne peut que l’y encourager, étant donné l’immensité du désastre dont elle a hérité. Personne de raisonnable n’a jamais remis en question l’arabisation. Ce sont la méthode, les moyens et les choix qui ont été catastrophiques.

C’est quelqu’un de compétent et de volontaire qui a le courage d’agir. Elle a choisi d’encourager l’usage du Français pour la maîtrise des matières scientifiques. Il faut la soutenir dans son projet. Pour être crédible et couper court à toutes les rumeurs l’accusant d’inféodation au « parti de la France », il lui suffit de donner l’image rassurante de quelqu’un qui, non seulement assume, maîtrise et revendique son appartenance à une grande civilisation qu’est la civilisation arabe, dont elle possède parfaitement les clés, mais qu’elle prend dans la civilisation occidentale et particulièrement dans la langue française, le plus utile du substrat, débarrassé de toute influence idéologique susceptible de bousculer notre héritage culturel et linguistique et nos authentiques traditions.

Kateb Yacine définit la langue française comme un butin de guerre, qui vient enrichir notre patrimoine riche et varié. On constate hélas depuis quelques années une inquiétante dérive qui bouscule la hiérarchie de nos valeurs en cherchant à combler le vide culturel, creusé depuis la décennie noire. Certains, pour des raisons obscures ont décidé d’exhumer les vieilles lunes coloniales qui ont été utilisées par La France des colonies, pour diviser les Algériens et semer la discorde. Nous en sommes arrivés aujourd’hui à l’instauration d’un véritable « communautarisme », sur fond de régionalisme qui prospère de manière sauvage au détriment du patriotisme le plus élémentaire. On ne défend plus le pays dès l’instant qu’on l’assimile à ceux qui le gouvernent. On défend son village, sa tribu, ses proches. On se réfugie dans la défense des particularismes régionaux et on se rappelle qu’on est Algérien uniquement quand on rapporte une médaille de Rio ou quand on se qualifie dans les tournois de foot-ball.

C’est une erreur très grave. L’Algérie, ce sont les Algériens, tous les Algériens qui la font et ce sont nos chouhadas qui nous ont rétablis dans notre dignité et qui ont fait de nous des hommes libres.

La Ministre de l’Education Nationale ne peut à elle seule combler notre déficit abyssal en matière d’éducation. Elle a l’ambition et le courage de vouloir y arriver. Il faut par conséquent la soutenir et la protéger contre une véritable caste d’obscurantistes qui l’en empêchent par tous les moyens ; y compris par le recours à l’intimidation, à l’insulte et à des méthodes abjectes et sexistes dont le dernier avatar est l’instrumentalisation de la religion.

Quand le président du Syndicat autonome des imams, le cheikh Djamal Ghoul, déclare dans les colonnes du quotidien El Khabar, que les imams vont mobiliser les citoyens contre ce qu’ils considèrent comme des « mesures qui menacent l’identité religieuse et nationale des Algériens », y compris en recourant à des prêches le vendredi, il se tire une balle dans le pied et apporte la preuve qu’il se trompe de cible et de priorités.

Madame Benghabrit n’a jamais appelé les enseignants à détourner leurs élèves de la religion, ni à négliger l’enseignement de la langue nationale, ni à gommer leurs origines et leurs traditions. De même qu’elle n’a pas non plus, que je sache, encouragé ni été à l’origine de l’adoption d’un parler bâtard qui a infesté le pays, qu’on entend jusque dans la bouche des Officiels et qui fait la risée du monde entier.

Ceux qui ne jurent que par la référence à l’enseignement français doivent savoir que l’Académie Française veille scrupuleusement à l’intégrité de la langue française, que la moindre proposition de néologisme attend des années avant d’être adoptée et que la chasse au franglais est une guerre perpétuelle. Il ne viendrait pas à l’idée des français d’inventer une nouvelle langue, comme on cherche à le faire chez nous, en fabriquant un mélange loufoque de français, de patois, de breton, de corse, d’alsacien, mâtiné d’anglais, d’italien et d’espagnol. Ils veillent jalousement à leur patrimoine national et ils ont bien raison. Il ne leur viendrait pas à l’idée non plus d’appeler les gens d’Eglise au secours de la nation, parce que leur ministre de l’éducation nationale cherche à introduire de la nouveauté.

On attend de nos imams qu’ils disent l’islam, l’authentique, le vrai et non pas celui que cherchent à nous imposer les wahhabistes. On attend d’eux qu’ils dénoncent les dérives de nos responsables, qu’ils parlent dans les prêches, plus souvent des ravages de la corruption, de l’obscurantisme de ceux qui se réclament du « salaf », plutôt que de la façon de faire ses petites ablutions et de jouer au « jouz – layajouz ».

On attend d’eux qu’ils ne mélangent pas la foi et la raison, qu’ils ouvrent leurs cœurs et leurs têtes, qu’ils se rappellent que la civilisation arabe n’a jamais été aussi florissante que lorsqu’elle a côtoyé durant des siècles les autres religions et les autres croyances.

On attend d’eux qu’ils résistent à l’argent qu’on leur distribue aux échéances électorales et qui leur fait célébrer les donateurs même quand ils savent que les dinars sont d’origine douteuse. De même qu’on attend de ceux qui ont en charge la formation de nos élites, qu’ils arrivent dans leurs recherches, à un savant compromis entre la préservation de notre patrimoine et l’accès aux outils de la modernité. On attend d’eux qu’ils restent vigilants devant les tentatives de déstabilisation de nos sociétés.

Peut-être, serait-on tenté de penser que ceci nous éloigne du danger que représente l’instrumentalisation de la religion chez nous ? Non ! Il faut dénoncer la manœuvre. Non pas avec des anathèmes ou des accusations infondées de part et d’autre mais par l’appel à la sagesse et au débat constructif, avec un seul objectif : l’intérêt de notre pays et l’avenir de nos enfants.

Aziz Benyahia