Ce qui s’était passé le 21 août dernier à  Beni Haoua, dans la wilaya de Chlef, n’était pas un fait anodin ou fortuit. Miloud Mokran, ex-conseiller à à la Présidence de la République du temps de Liamine Zeroual, avait tenté d’assassiner son jeune cousin pour la simple raison qu’il avait commis le « crime » de…se garer devant sa maison. Six balles tirées. La victime est hospitalisée et ne doit son salut qu’au miracle. 

L’ex-haut responsable a été uniquement placé sous contrôle judiciaire alors que dans d’autres dossiers, beaucoup moins délicats, des Algériens ont été incarcérés comme nous le rappelle si bien le feuilleton de l’affaire KBC. Mais, passons.

Le drame de Beni Haoua nous renvoie vers une autre problématique : les dirigeants algériens ressentent un besoin pathologique d’abuser de leur pouvoir y compris dans leur quartier. Même là où ils habitent, nos hauts responsables se considèrent comme des maîtres à qu’il faut se plier. Devant chez-eux, c’est aussi chez-eux ! Ils ne saisissent pas la notion de l’espace public. Ils privatisent les rues, les quartiers, l’espace commun en un mot. Ce sont des super-citoyens. Devant leurs maisons, les sous-citoyens que nous sommes n’ont pas le droit de garer leur véhicule, d’emprunter la route ou de se prélasser dans un jardin public qui fait face à leurs fenêtres. La tragédie de Beni Haoua ne relève pas de l’anecdote. Une simple virée dans les quartiers huppés d’Alger, tels ceux de Hydra ou d’El-Biar, démontre que là où il y a une résidence d’un officiel algérien, la circulation est bloquée, les espaces sont verrouillés, les passants chassés et les rues deviennent des impasses.

A Hydra, au niveau de la rue n° 4 du Paradou, la circulation routière est quasiment interdite par un policier qui veille sur la propriété d’Ahmed Ouyahia, le directeur du cabinet de la Présidence. Devant la maison du dirigeant, des policiers ont improvisé un mini-barrage de sécurité. Les passants sont passés au scanner et les automobilistes interrogés sur leur itinéraire. Pourtant, la villa d’Ahmed Ouyahia n’est pas habitée puisque ce dernier occupe une résidence au Club des Pins. Pis encore, un bois au milieu du quartier a été entièrement clôturé pour empêcher que des « sous-citoyens » algériens se détendent devant la propriété du super-citoyen Ouyahia. Dérive, dérapage ou abus de pouvoir, personne ne s’en soucie au sein de l’Etat. Et pour cause, ces pratiques sont d’une banalité consternante chez tous nos hauts responsables.

Toujours à Hydra, en face de l’ambassade de France, se trouve la célèbre résidence Dar Al-Afia. Naguère une belle et majestueuse résidence d’Etat où des officiers de l’armée nationale venaient se reposer, elle est devenue, depuis les années 90, la propriété de deux anciens et puissants généraux qui faisaient la pluie et le beau temps dans notre pays. Le général Nezzar, ancien ministre de la Défense nationale, et le fameux général Toufik, l’ancien patron du DRS, disposent de belles résidences situées sur le domaine de cette résidence d’Etat morcelée et cédée à ces hauts responsables dans les conditions les plus opaques. S »agit-il de logements de fonction qui ont fini par être privatisés ? Personne ne le sait et il ne reste qu’une partie de cette résidence officielle dont on ne sait plus comment et par qui elle est gérée. Quoi qu’il en soit, pour le confort des généraux Nezzar et Toufik, toute la rue est bloquée et interdite à la circulation. Personne n’a le droit de l’emprunter ou de s »y aventurer. L’impasse des généraux est tout bonnement un autre bout de l’Algérie.

A Hydra toujours, tout le monde se rappelle de la résidence du défunt général de corps d’armée Benabbes Gheziel, ancien commandant de la gendarmerie nationale. Durant de longues années, devant la maison de ce haut gradé, les services de sécurité empêchaient les gens de circuler à pied ou à bord de leurs véhicules. Au nom de la sécurité, on justifiait toute une appropriation d’un espace public qui n’a plus de rien de public dés qu’un dirigeant algérien habite à proximité.

L’arrivée du Président Bouteflika n’a guère changé ces pratiques. Au contraire, elles se sont exacerbées. Preuve en est, devant son appartement situé à  El-Biar, pas loin de l’ambassade des Etats-Unis, des 4X4  du DRS bloquent la route et empêchent tout « sous-citoyen » d’entrer s’il n’habite pas dans le quartier. Là aussi, tout un dispositif de sécurité est mis en place pour surveiller un bien privé dédié aux quatre vents ! Le Président Bouteflika est installé à la résidence d’Etat de Zéralda et ne fréquente plus son appartement depuis de nombreuses années. Il dispose, en plus, de plusieurs autres résidences sous haute surveillance et situées à l’abri de cette population perçue comme un danger permanent.

Comment s’étonner, dés lors, qu’un ancien haut responsable en vienne jusqu’à assassiner un « sous-citoyen » pour une simple histoire de stationnement ? Nos dirigeants ont fait sienne cette devise de Paul Valéry : « Le pouvoir sans abus perd le charme »…