Dans un livre sur « les beurgeois de la République » ( Edition « le Seuil »), en vente ce jeudi 6 octobre, le journaliste français et le rédacteur en chef de Mondafrique, Nicolas Beau, dresse le parcours, depuis trente ans, de la génération issue de l’immigration qui s’est imposée, aux forceps, dans la vie politique française. Extraits du chapitre 7: « Ces bouts d’arabes »…

Dès la formation du gouvernement en mai2012, l’amertume était palpable chez certains des plus fidèles soutiens du président François Hollande. Au premier rang de ces déçus, se trouvait Kader Arif, l’ancien numéro trois du Parti socialiste, qui croyait appartenir au premier cercle des hollandistes. Le 16mai 2012, son ami François Rebsamen, qui voit lui échapper le ministère de l’Intérieur qu’il convoitait depuis des lustres au profit de Manuel Valls, le joint au téléphone: «Kader, je rencontre le président cet après-midi, je vais me battre pour toi et pour Stéphane (Le Foll).» Sans nouvelles de «Rebs», Kader Arif s’envole vers son fief de Haute-Garonne. À peine arrivé à Toulouse, un appel inconnu sonne sur son portable:

«L’Élysée à l’appareil, on vous passe le président.

– Allô, c’est François. Est-ce que tu t’entends bien avec Jean-Yves Le Drian? J’ai pensé que tu pourrais être son ministre délégué aux Anciens Combattants.»

Un Blanc. Cet hollandiste de la première heure espérait le ministère de la Coopération. En une fraction de seconde, Kader Arif revoit ces voyages à Alger en juillet2006 et en décembre2010, qu’il organisait pour un François Hollande en pleine traversée du désert. Il se souvient de ces virées dans les bons restaurants de Toulouse, L’Evangelina ou J’Go, quand le premier secrétaire du Parti socialiste descendait dans le Sud-Ouest. Il a en tête ce dîner, en marge du congrès de Lille en 2007, qui réunissait le dernier carré des hollandistes alors que Martine Aubry les avait évincés de la direction du Parti socialiste.

«Je me suis beaucoup investi ces dernières années, reprend Kader Arif, j’espérais d’autres fonctions.

– Prends déjà ce poste, conclut le chef de l’État, on verra par la suite (1).»

Lorsque Manuel Valls succède à Jean-Marc Ayrault comme Premier ministre, le malentendu s’accentue. Kader Arif est relégué à un simple secrétariat d’État. À ce titre, il n’assiste plus au conseil des ministres et reçoit cinq cents euros en moins, une situation dont il se plaint auprès de Manuel Valls. «Vois cela avec Hollande», lui répond l’autre dans un mépris total (2).

Tous à la trappe!

Chaque matin de la campagne présidentielle de 2012, Faouzi Lamdaoui, l’ancien délégué national à l’égalité du Parti socialiste, attendait le candidatsocialiste à la brasserie Rigalia dans le XVIe arrondissement à deux pas du domicile de Valérie Trierweiler, sa compagne d’alors. Depuis plusieurs années, Faouzi jouait le rôle du fidèle factotum de François Hollande. Ses bonnes relations avec le Premier ministre algérien Sellal et ses entrées, via un de ses parents dentiste à Marseille, chez les militaires du DRS algérien avaient contribué à la lune de miel de François Hollande avec l’Algérie. Après la victoire de la gauche aux présidentielles, ce fils d’un instituteur de Constantine espérait bien des fonctions d’ambassadeur, de préfet, voire de ministre. Eh bien, il n’obtiendra qu’un poste de vague conseiller «à l’égalité et à la diversité», logé dans les soupentes de l’hôtel Marigny, l’annexe de l’Élysée. Et encore, Faouzi Lamdaoui ne figurait nulle part sur le premier organigramme. Seule l’insistance de Valérie Trierweiler lui permet de ne pas être totalement passé à la trappe!

Une fois nommé, le conseiller à l’égalité et à la diversité adresse d’innombrables notes à l’entourage du chef de l’État pour faire avancer ses dossiers. Toutes lui reviennent frappées de la même réponse négative. «Ces dossiers n’intéressent pas le Président.» Lors de l’incroyable histoire des rapports de Matignon sur l’intégration, l’Élysée avait mis en avant le désintérêt de l’opinion publique pour expliquer que le président ne prendrait pas la parole lors du trentième anniversaire de la Marche des Beurs. Les banlieues ne font plus partie du logiciel du pouvoir. Quand Amirouche Laïdi, l’emblématique fondateur du Club Averroes, rencontre la conseillère du chef de l’État chargée des questions sociétales, Constance Rivière, la musique est la même. «C’est dommage, lance ce dernier, que vous ne remettiez pas plus de décorations pour les gens de la diversité, c’est important.» «C’était la tendance sous Sarkozy, ce ne sera plus le cas avec nous (3).»

Coup de tonnerre à la fin de l’année 2014, Kader Arif et Faouzi Lamdaoui vont être écartés de leurs modestes fonctions deux ans après leurs nominations. Le 10septembre, Le Canard enchaîné raconte comment le secrétaire d’État aux Anciens Combattants aurait favorisé la passation de marchés du conseil régional Midi-Pyrénées au profit de boîtes tenues par ses neveux, cousins, frères et belles-sœurs (…) En vingt minutes d’entretien, le Président se sépare de ce compagnon de longue date.

«Tu as fait du très bon boulot, constate le chef de l’État.

– Merci, répond Kader Arif, mais j’ai le sentiment que mon talent a été gâché.»

À peine un mois plus tard, c’est au tour de Faouzi Lamdaoui d’être renvoyé devant la justice pour «abus de biens sociaux», «faux» et «usage de faux». La manière pour l’éjecter sera encore plus expéditive. Reçu par le secrétaire général de l’Élysée Jean-Pierre Jouyet, un inspecteur des finances hautain qui fut ministre sous Nicolas Sarkozy, le pauvre Lamdaoui est confronté à l’arrogance de la caste au pouvoir, de gauche comme de droite:

«Nous ne pouvons pas nous permettre, lui assène-t-il, de garder ceux qui ne travaillent pas.

– Vous osez me dire cela, lui répond Faouzi, vous qui avez servi la droite, alors que moi j’étais présent auprès de François Hollande aux heures difficiles.»

Entre deux rendez-vous, le chef de l’État, glacial, adresse cette simple recommandation à son fidèle collaborateur: «Il te reste à assumer ta défense.» (…)

«Le syndrome de l’homme blanc»

Pas la moindre convocation de la police financière n’est venue conforter les premiers soupçons contre Kader Arif. Faouzi Lamdaoui, lui, a bénéficié d’un non-lieu. Peu importe, «nous sommes nés coupables», constate Kader Arif. En quittant le gouvernement, ce fidèle d’entre les fidèles a vu ses dernières illusions s’envoler. «Le pouvoir de gauche, affirme-t-il désormais, pense à tort que l’électorat des Beurs lui est acquis. Pourquoi faire un effort, pense Hollande, puisque les jeunes des cités reviendront vers les socialistes? Eh bien, cet optimisme est illusoire. Nous ne sommes que des bouts d’Arabe», ces desperados que l’on peut jeter comme des Kleenex! (…) «La représentation de la France telle qu’elle est, poursuit Kader Arif, ne concerne plus le Parti socialiste, François Hollande est sous le charme de ses jeunes et jolies ministres.» Et d’ajouter d’une formule terrible: «Le chef de l’État a cédé au syndrome de l’homme blanc âgé de plus de cinquante ans (4).»

Hasard de calendrier, François Hollande s’est séparé d’Arif et de Lamdaoui, ses fidèles collaborateurs, au moment même où il valorise, ses «jeunes et jolies ministres» issues de la diversité. C’est l’époque où François Hollande confie au magazine Society, en mars2015, que «Najat Vallaud-Belkacem apporte plus d’écoute, de compréhension, d’imagination que bien d’autres avant elle». En septembre2015, le chef del’État se rend à Tanger pour sceller une réconciliation définitive avec le roi Mohamed VI, longtemps en froid avec le pouvoir socialiste qui avait cessé toute coopération en matière de terrorisme. Ce jour-là, François Hollande emmène dans ses bagages Najat Vallaud-Belkacem et Myriam El Khomri, toutes deux d’origine marocaine. Parmi les invités de Sa Majesté, se trouve aussi Mehdi Qotbi, un peintre charmant et prolixe qui est devenu le lobbyiste incontournable entre la France et le Maroc. Autres amis du souverain, les humoristes Jamel Debbouze et Gad Elmaleh assistent au repas. Enfin, cerise sur le gâteau royal, Rachida Dati est imposée à ce déjeuner par Mohamed VI.

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