Cela fait 28 ans jour pour jour. Le 5 octobre 1988, l’Algérie a connu les plus importantes protestations populaires de son histoire. Un adage populaire dit : « l’Algérie est devenue indépendante en 1962, mais le peuple algérien est devenu indépendent en octobre 1988 ». Mais qu’est-il advenu de l’héritage d’octobre 88 ?

Octobre rouge, tel est le nom de ces événements qui ont secoué les grandes villes d’Algérie comme Alger, Tizi-Ouzou, Constantine, Annaba et Oran faisant des centaines de morts. Le 5 octobre est également l’enfant illégitime d’une dictature qui a su tirer profit de ces événements terribles.

Précédée par le choc pétrolier de 1986, la crise d’octobre 1988 était en gestation depuis des années. Privé de ses libertés les plus élémentaires, le peuple algérien a « été » gouverné par un régime brutal dont la colonne vertébrale était et demeure toujours ses services de sécurité. Le parti unique, le FLN était la seule voix audible alors que toutes les autres formations politiques activaient clandestinement. Le multipartisme était alors une aberration, la presse était muselée et les services de sécurité notamment la Sécurité militaire (SM), mais aussi la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN, police) « représentaient » les piliers du régime. Les opposants, de quelque bord que ce soit étaient surveillés et même traqués partout y compris à l’étranger.

Néanmoins, la crise que vivait le pays depuis déjà deux décennies a connu son point nodal en été 88. Un été rude et caniculaire, les denrées  se faisaient rares dans une conjoncture marquée par une inflation sans précédent. Pendant que « la plèbe » souffrait le martyre, des rumeurs circulant à l’époque faisaient état d’une affaire de détournement d’argent et le fils du président de l’époque Chadli Bendjedid était pointé du doigt.

Dans ces conditions, la situation ne pouvait qu’exploser. Face à des revendications sociales, économiques et politiques, le régime a tenté, dans un premier temps, de terrasser le mouvement de révolte en usant de la répression la plus féroce. Inculpations arbitraires, tirs à balles réelles et torture étaient les outils d’un pouvoir qui appréhendait les changements, dans une conjoncture marquée par l’effondrement de l’Union Soviétique, son modèle de toujours.

À défaut de rétablir un « ordre dictatorial », la répression produit l’effet inverse. Il est légitime aujourd’hui de dire que du chaos du 5 octobre sont apparues les premières lueurs d’une démocratie embryonnaire. Suite aux émeutes d’octobre rouge, un amendement constitutionnel permettant la séparation des pouvoirs entre le président et son Premier ministre fut adopté. Le 23 février 1989, une nouvelle Constitution est approuvée par les électeurs (73% des suffrages) qui autorise le multipartisme et met fin à la tyrannie du parti unique.

Fruit de cette démarche, considérée à l’époque comme révolutionnaire, les partis politiques avaient reçu leurs agréments et la presse indépendante faisait son apparition. Sur le plan économique, les réformateurs font passer plusieurs lois d’importance majeure consacrant la transition vers l’économie de marché.

Hélas, les années de construction d’une démocratie solide ont été très courtes. Les islamistes du Front islamique du Salut (FIS) ont su surfer sur la vague de ras-le-bol des populations fortement appauvries, trouvant dans la doctrine du FIS une alternative à un régime qui n’a d’autre but que de ce perpétuer aux dépens du peuple. Puis vinrent les années de sang. La guerre civile ravagea l’Algérie durant une dizaine d’années, pendant toute cette période, les libertés individuelles, le multipartisme, la démocratie… sont devenues des concepts abstraits totalement superflus. Vaincre l’extrémisme rompant, tel était la priorité.

Traumatisés par les dégâts d’une guerre qui a emporté avec elle plus de 250 000 âmes, les Algériens ont perdu confiance en la chose politique. La démocratie avec toutes les valeurs qu’elle véhicule est perçue comme une utopie. Fuyant leurs responsabilités, les Algériens espéraient un changement en douceur, un changement dont les artisans seraient ces mêmes despotes qui gèrent le pays comme une ferme familiale depuis indépendance.

Que reste-t-il donc aujourd’hui de cet héritage ? Presque rien ! Avec une opposition immobile, des libertés démocratiques qui s’amenuisent de jour en jour et une situation économique chaotique, le pays se trouve dans une situation très difficile.  Le régime a su s’adapter à des situations changeantes, ses tenants ont su opérer des revirements au moment opportun pour donner l’illusion que les choses sont en train d’évoluer. Ce qui était qualifié de « chahut de gamins » (en référence aux événements du 5 octobre 1988) a été récupéré de façon magistrale par le régime qui a fait d’octobre rouge son printemps pour se targuer d’avoir épousé la démocratie il y a de cela 28 ans.

Massi M.