S’abriter derrière l’ennemi invisible, la main de l’Étranger et les officines extérieures, pour faire oublier ses propres turpitudes ou son incompétence, est un procédé vieux comme le monde. Nos ministres n’y ont pas dérogé parce qu’ils ne sont pas plus vertueux qu’ils ne peuvent l’être. L’ambiance étant depuis longtemps au laisser-aller et au laisser-faire, et aucun responsable n’étant obligé de rendre des comptes à la nation, il n’y aura donc pas lieu de s’attendre à ce que les échecs soient assumés publiquement. Alors, forcément, les difficultés s’accumulent. Et pour cause !

Ainsi vivre de la rente pétrolière, et importer des manches à balai de Chine et des oranges d’Afrique du Sud, a fini par montrer ses limites et par créer des difficultés de plus en plus difficiles à supporter par une population qui n’en peut plus d’attendre le départ des rois fainéants et l’arrivée ou le retour de nos intelligences dispersées ou inutilisées.

Arrive alors ce qui devait arriver. La population exaspérée a manifesté son mécontentement, parfois de manière brutale, souvent victime elle-même de casseurs qui ne sortent pas de ses rangs, et immédiatement vilipendée par les responsables politiques qui iront jusqu’à infantiliser les manifestants contre la vie chère et l’injustice, présentant ces hommes et ces hommes désemparés comme des marionnettes manipulées par les Étrangers.

Nos ennemis existent, et ils sont légions. Nos adversaires aussi. Et il ne faut jamais oublier; à moins d’être naïfs, qu’ils sont à l’affût de n’importe quelle difficulté ou n’importe quel accident pour nous affaiblir. La vigilance est plus que nécessaire mais elle ne doit virer à la paranoïa, ni servir à masquer nos incompétences ni nos négligences.

Expliquer nos difficultés par la malveillance des Étrangers est un procédé pourtant usé jusqu’à la corde mais il laisse forcément des traces profondes et ne traduit pas moins un sentiment d’humiliation ressenti par l’ensemble des citoyens qui se voient accusés d’être à la solde des ennemis de l’Algérie toutes les fois qu’ils expriment leur mécontentement.

Les dernières manifestations contre la vie chère, l’absence de visibilité, quant à l’avenir de nos enfants, les logements attendus depuis des lustres, les réformes qui ne viennent pas, et dont personne n’a le droit de douter de la spontanéité ni de la légitimité, ont pu être exploitées naturellement par l’opposition démocratique nationale. Cela fait partie des règles du jeu. Qu’elles aient été exploitées par ailleurs par des « gens qui ne nous veulent pas du bien », cela fait aussi partie des risques inhérents aux aléas de la politique. Comme tous les autres pays, l’Algérie n’a pas que des amis. Elle a même agrandi la liste de ses adversaires et de ses ennemis par ses errements, par l’absence d’une ligne politique claire et pour avoir déserté les tribunes internationales où s’apprend la cohabitation et se développe le sens de l’émulation et de la recherche du progrès.

Notre personnel politique au niveau le plus haut de l’État n’est toujours pas à la hauteur de l’ambition du pays par absence de formation adéquate et à cause du désintérêt massif de ses intelligences condamnées à servir sous d’autres cieux. Il en va autant pour les corps intermédiaires dont le manque de qualification rend encore plus compliquée une bureaucratie étouffante et donc propice au développement de la corruption.

Nos responsables ne sont pas obligés, devant chaque difficulté, d’invoquer la main de l’Etranger, au lieu d’avoir le courage de prendre conscience une fois pour toutes que le pays ne peut pas tenir debout longtemps encore sur une pente tous les jours plus dangereuse ?

Quand enfin entendrons-nous un ministre nous dire publiquement : « Oui ! nous nous sommes trompés dans nos choix. Nous avons négligé l’agriculture, l’enseignement, l’éducation, la santé. Nous avons cédé à la facilité, loupé des rendez-vous importants, sacrifié nos élites, laissé s’installer la corruption. Oui ! moi, en tant que ministre, je n’en peux plus. J’assume mes échecs et présente immédiatement ma démission. »

Il est permis de rêver. Mais en attendant, monsieur le Ministre, dites à vos collègues qu’ils ne pourront jamais empêcher la population de crier son ras-le-bol, que la colère des hommes et des femmes qui n’en peuvent plus d’être déconsidérés, pourrait être difficile à contenir longtemps encore, et qu’il ne sert à rien de continuer à enfoncer les portes ouvertes et à nous raconter que c’est toujours la faute des autres.