Histoire/ Jacques Tourtaux, insoumis de l’armée coloniale française: « Je ne suis pas rentré indemne de cette guerre »

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Ils étaient tout au plus un millier d’appelés de l’armée française à s’être opposés à la guerre d’Algérie. Le plus illustre de ces insoumis est certainement Jacques Tourtaux. Militant communiste intraitable, l’homme a payé de sa personne son engagement anti-colonialiste. Aux brimades innommables subies lors de la guerre d’Algérie, est venue s’ajouter sa privation, par vengeance d’Etat, de la pension d’invalide de guerre. Aujourd’hui, à 76 ans, Jacques Tourtaux poursuit son combat anti-impérialiste et pour l’émancipation des travailleurs et des peuples du Tiers-Monde. Celui dont Henri Alleg avait dit qu’il « s’est rangé du coté des Algériens qui luttent pour leur indépendance et des Français qui les soutiennent » anime sur la toile l’un des blogs les plus visités de la blogosphère française: Le Sanglier Rouge. Entretien.

Algérie Focus: Nous célébrons cette année, le 55e anniversaire du 19 mars, date du cessez-le-feu dans la guerre d’Algérie. Quel souvenir en gardez-vous ?

Jacques Tourtaux: Le 19 mars 1962 j’étais en Algérie à Teleghma. Le colonel, qui était un magnifique abruti n’appréciant pas les appelés, a rassemblé tous les hommes de troupe au cinéma pour annoncer la nouvelle, bonne pour nous mais pas pour les carriéristes de son acabit. Des cris de joie et des «la quille bordel» ont retenti. Il était midi.

Dans la piaule, les gars étaient déchaînés, incontrôlables. Ils se voyaient déjà de retour au pays. Mais vers 17h, le silence et la tristesse reprirent le dessus. Un transistor annonçait en effet qu’après le cessez le feu à midi, une trentaine d’hommes ont été tués à la frontière avec la Tunisie.

Je me souviens encore très bien de cette période car l’armée ne se gênait pas à me maltraiter. Après avoir passé la journée à trimer comme un forçat aux munitions, on me faisait garder le dépôt, seul, de nuit, avec juste une Mat 49 et une fusée d’alarme rouge, pour notamment démarrer le groupe électrogène en cas de grève des services de l’électricité ordonnée par la terroriste OAS. Ces permanences, tenues seul de nuit, en plein cœur de l’immense soute à munitions, de bombes, de roquettes et de napalm, ont duré au moins deux mois. Je n’oublierai jamais que les militaires de carrière, qui n’acceptaient pas que cesse cette guerre, me disaient très clairement qu’ils allaient me faire payer très cher mon opposition à cette guerre.

Voilà ce que je retiens de ce cessez-le-feu, un grand soulagement pour les appelés, mais aussi pour le peuple algérien qui avait tant souffert des crimes de l’armée coloniale française.

Justement, à ce propos, vous étiez catalogué comme insoumis, profondément opposé à cette guerre, et cela vous a valu les pires brimades. Pouvez-vous nous donner un aperçu des souffrances que vous a infligées l’ordre colonial?

Mes antécédents anti-guerre d’Algérie ont surtout pour origine mon militantisme au Parti communiste français (PCF) et a l’’UJCF (jeunesse communiste), que j’ai fondé à l’âge de 17 ans et dont j’ai été secrétaire pour la ville rurale de Rethel (Ardennes) où je suis né.

Mon premier geste d’insoumission remonte au 14 mars 1960, lorsque j’ai refusé d’obéir à l’autorité en ne me présentant pas devant le conseil de révision et ce, afin de marquer mon opposition à la guerre d’Algérie. L’administration m’a convoqué une seconde fois au chef-lieu du département des Ardennes. J’ai une nouvelle fois refusé de m’y rendre. Quelques jours après, deux gendarmes sont venus me trouver sur mon lieu de travail. Ils m’ont questionné quelques minutes. Ils m’ont passé un sacré savon et m’ont demandé si j’étais anticolonialiste. J’ai répondu par l’affirmative. Cela les a énervés et le plus virulent m’a dit textuellement : «Tu es une forte tête. Tu vas partir directement en Algérie dans les compagnies disciplinaires. Tu vas te faire mater à coups de pieds au cul et à coups de poings dans la gueule». Ils m’ont dit qu’ils allaient m’emmener faire mes trois jours à Commercy. Ce qu’ils ont fait en me traînant de la gare à la caserne menotté et tenu en laisse.

Ce n’était pas facile pour moi car ma mère qui ne m’aimait pas n’acceptait pas mon militantisme contre la guerre. Lorsque je lui ai dit que j’allais partir directement en Algérie, elle m’a dit que c’était tout ce que je méritais, que j’allais me faire dresser.

Une fois en Algérie, les pressions devaient être autrement plus fortes.

Une fois en Algérie, les pressions et les brimades furent constantes vus mes antécédents militants anticolonialistes et anti-guerre. J’ai toujours été en unité disciplinaire très dure. Incorporé au centre d’instruction d’Oued-Smar, près d’Alger, les punitions pleuvaient, à l’instar de celle dite pompeusement « tenue de campagne » et assimilable à celle des anciens « bat d’af » (bataillon d’Afrique). J’en ai fait une avant d’en refuser une seconde. Les punis étaient rassemblés seuls ou par quatre sur la place du drapeau, lestés du paquetage de 40 kg, des casques lourds et légers sur la tête, de la mitraillette Mat 49 et de huit chargeurs. Un abruti de sergent corse nous forçait à courir avec tout notre barda, ce qui n’était pas possible. Il nous obligeait à ramper sur le macadam et l’on n’y arrivait pas plus. Il nous collait des coups de pied dans les flancs. Certains gars pleuraient, appelaient leur mère tant c’était dur

J’ai fait la mienne seul avec l’abruti de Corse. La seconde, que j’ai refusée, m’a été infligée par un caporal-chef appelé du sud de la France, qui m’a bien eu quand même ; car chaque soir, des soldats en armes m’emmenaient à la prison interarmes située près de notre camp. Cette prison était un bagne militaire ou nous étions tabassés à coups de manche de pioche et coups de poing dans la gueule. J’étais un détenu politique, mais beaucoup d’entre nous étaient des soldats détenus de droit commun et non politisés. Certains se battaient pour un bout de pain. Mais je crois que la punition la plus sadique était lorsque l’adjudant Birr faisait irruption en peine nuit pour obliger les gars, nus comme des vers, à rester très longtemps debout à grelotter avec leurs fringues sur les bras, avant de choisir l’un des gars et jeter ses affaires au sol, l’obligeant ensuite à les ramasser salis de poussière. Birr devenait fou furieux et infligeait devant tous une terrible raclée au pauvre gars.

A Mouzaïa, avec deux appelés communistes, je militais clandestinement contre la guerre. On profitait de l’appel du vaguemestre, à midi, pour nous planquer derrière les moustiquaires et écrire de petits papillons portant la mention « Paix en Algérie » et signés « des appelés communistes ». J’ai été dénoncé et j’ai été embarqué sur le champ pour Teleghma où j’étais la bête noire du capitaine. J’étais, disait-il, son sale communiste.

Après la guerre, vous avez été privé d’une pension d’invalidité de guerre. N’est-ce pas ?

J’ai effectivement intenté un procès à l’Etat français, en 1992, pour une demande de pension d’invalidité de guerre et ce, à une date symbolique : le 19 mars. Le 7 septembre 2000, après un combat judiciaire acharné, j’ai arraché la victoire avec un taux de pension très rare à obtenir pour deux chefs de demande: 75 pour cent, suffixe compris. Le secrétaire d’Etat de l’époque, pourtant socialiste, a fait appel du jugement, privant ainsi des centaines d’anciens soldats de divers conflits d’une jurisprudence favorable.

Je savais que c’était foutu, mais je suis un battant qui n’abandonne jamais. J’ai introduit un pourvoi en cassation que je savais voué à l’échec, car l’un des caïds du conseil d’Etat n’était autre que le neveu de Croix-Saint-Marc, l’ancien chef par intérim du félon 1er REP, lors du putsch des généraux factieux qui ont envahi notre camp d’Oued Smar dans la nuit du 25/26 avril 1961, où notre compagnie disciplinaire fut une des toutes premières à s’opposer, par la grève, aux généraux félons. Sans surprise, le Conseil d’Etat a rendu un arrêt scandaleux confirmant les précédents jugements, le 19 mai 2004. J’ai ensuite poursuivi mon combat judiciaire en Cour européenne des droits de l’Homme, en vain.

Finalement, vous ne bénéficiez, à ce jour, pas d’une pension d’invalidité de guerre?

Non, je n’ai pas de pension d’invalidité de guerre.

Vous êtes aujourd’hui encore un fervent militant anti-colonialiste, anti-impérialiste et tout simplement anti-guerre, peut-on dire que la guerre d’Algérie a exacerbé votre militantisme?

Oui, c’est évident car je ne suis pas rentré indemne de cette guerre qui a coïncidé avec mes 20 et 21 ans. Durant des années, je n’en ai jamais parlé. Car, sans le savoir, je souffrais et je souffre toujours de traumas de guerre.

Quelle est votre relation avec l’Algérie aujourd’hui?

Une très bonne relation d’autant qu’à ma grande surprise, en août 2013, pour la journée anniversaire du congrès de la Soummam, j’ai reçu une invitation officielle pour témoigner de mon opposition clandestine a la guerre au sein de mon unité en Algérie. Je n’étais pas retourné en Algérie depuis la quille, début décembre 1962.

Entretien réalisé par Rachid Ikhen.

Lien vers le blog de Jacques Tourtaux: http://www.jacques-tourtaux.com/