La scène se passe presque simultanément à Alger, au Palais du gouvernement, et dans les rues de Béjaia. Jeudi dernier, le nouveau Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, annonçait, dans sa première déclaration, que « la reconversion de notre économie est nécessaire et urgente». Dans ce cadre, le secteur privé aura «une place prioritaire avec le respect des normes et du contrôle», a ajouté M. Tebboune. Presqu’au même moment, démarrait à Bejaia, une imposante marche de plusieurs milliers de travailleurs de Cevital et de membres de la société civile, descendus dans la rue pour dénoncer «le blocage» des projets d’Issad Rebrab par les autorités et les «entraves à l’investissement et la création d’emplois dans la wilaya».

En Algérie, le développement du secteur privé continue d’accuser un retard historique important, mesurable, notamment à travers l’écart existant dans ce domaine par rapport à des pays voisins de même niveau de développement économique comme le Maroc, la Tunisie et l’Egypte. Le retard est encore plus considérable vis-à-vis d’un pays comme le Turquie qui fait figure de «réussite» économique régionale grâce essentiellement à de puissants groupes économiques privés installés dans tous les domaines d’activité. Certains de ces derniers ont d’ailleurs développé un processus d’expansion internationale qui les a conduit à réaliser des investissements très importants en Algérie, au cours des toutes dernières années. C’est le cas notamment dans le domaine de la sidérurgie ou du textile.

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Un développement contrarié

Le développement contrarié du capitalisme algérien est d’abord la conséquence de la quasi exclusivité réservée, pendant près de 30 ans, à l’entreprise publique et à la planification centralisée. Le capital était considéré à cette époque comme un paria dans un système où seul le capitalisme d’Etat avait clairement droit de cité…

Cette option historique a laissé des traces durables non seulement dans la structure de notre économie, mais également dans les esprits. Des pans entiers de notre économie continuent d’être interdit de droit ou de fait à l’investissement privé (énergie, transport aérien, transport maritime, etc), tandis que des limites non écrites sont imposées à son expansion dans beaucoup de branches d’activité (banques, assurances, etc).

La résistible émergence des premiers  groupes privés algériens

La période la plus récente, en gros depuis le début des années 2000, a cependant vu l’émergence de quelques groupes privés qui ont acquis une visibilité croissante, notamment dans le domaine de l’industrie manufacturière (Cevital, Condor, Benamor…) ou dans les secteurs  du BTP (groupes Haddad, Kouninef, Hasnaoui…) et des services (groupes Mehri, Mazouz…).

Le développement accéléré de ces nouveaux acteurs privés ne va pas sans provoquer de nombreuses résistances. Certaines d’entre elles proviennent directement du pouvoir politique inquiet de voir émerger de puissants concurrents, nous y reviendront. D’autres résistances sont de nature idéologique et se sont manifestées par exemple récemment, à travers la naissance du fantasme des «oligarques», ces hommes d’affaires richissimes qui présideraient désormais, dans l’ombre, aux destinées du pays. Marqués par une idéologie fortement teintée d’égalitarisme, beaucoup de médias nationaux privés prennent leur part à cette résistance générale en alimentant régulièrement la chronique d’un enrichissement réputé «délictueux» ou fondé sur une «connivence» avec le personnel politique en place.

Clash entre Cevital et le gouvernement

Depuis 2014, la «contradiction» entre pouvoir politique et pouvoir  économique privé s’est manifestée de façon spectaculaire à travers le «clash» qui oppose ouvertement le groupe Cévital au gouvernement algérien et dont la manifestation de jeudi dernier à Béjaia, est le dernier épisode en date.

Les relations entre Issaâd Rebrab et les autorités algériennes, qui étaient tendues, semblent carrément s’envenimer depuis plus de trois ans. Chacune des initiatives prises par le Groupe Cevital a été suivie de très près par les services du ministre de l’Industrie de M. Bouchoureb qui a apporté un zèle très spécial pour allonger la liste des obstacles dressés devant l’expansion du premier groupe privé national.

Quelques jour après son éviction du ministère de l’Industrie, il est encore difficile de déterminer si M. Bouchouareb entretenait une querelle personnelle avec M. Rebrab ou bien si son action faisait partie d’un objectif plus vaste, approuvé par une partie des cercles dirigeants algériens, d’endiguement de l’influence du patron de Cevital. L’ancien président du FCE, Reda Hamiani, nous confiait qu’«Issad Rebrab est le seul chef d’entreprise algérien à avoir réussi à échapper au contrôle du pouvoir algérien». Une raison suffisante, apparemment, pour que son cas inquiète de plus en plus certains cercles dirigeants. Le fait que le patron de Cevital ait pris la tête, voici maintenant plus de trois ans, de la fronde du patronat contre un quatrième mandat du président Boutéflika, en démissionnant du FCE, n’a, bien sûr, pas arrangé les choses.

Tebboune à la manœuvre

Dans tous les cas, l’état de fragilité actuelle de nos équilibres sociaux et économiques devrait inciter tout le monde à se montrer très prudent. L’image ruineuse du climat des affaires dans notre pays qu’a renvoyé la polémique entre le patron de Cevital et l’ancien ministre de l’Industrie n’a certainement pas besoin d’être aggravée par les troubles multiples que pourraient  provoquer un affrontement ouvert entre le gouvernement et une entreprise qui représente la moitié de nos approvisionnements en sucre, les deux tiers du marché de l’huile, qui est le premier investisseur privé du pays, le premier contribuable privé et également le principal employeur dans une région aussi sensible que la Kabylie.

M.Tebboune, qui manifeste de très bonnes intentions en annonçant que le secteur privé aura désormais une «place prioritaire» dans la diversification de notre économie, saura-t-il instaurer des relations plus apaisées avec les patrons privés et amorcer une désescalade bienvenue dans la confrontation avec le groupe Cevital ? Son insistance sur le «respect des normes et le contrôle» signifie-t-elle la fin des passe-droits en faveur des «industriels amis» et le retour de l’Etat, après l’ère Bouchouareb, à une plus grande  neutralité ?  On ne devrait pas tarder à le savoir.

Hassan Haddouche