Au début du premier mandat d’Abdelaziz Bouteflika, celui-ci affirmait avoir trouvé une Algérie tellement défigurée et salie qu’il s’accorda comme mission liminaire de changer son image, de lui redonner de la sorte une place dans le concert des nations.

Dix huit années plus tard, le pays du « président de la parole » est inaudible sur la scène
mondiale, plusieurs dizaines d’ambassadeurs n’ont pas reçu de lettre d’accréditation, les
Conseils des ministres demeurent épisodiques, les réserves de change s’amenuisent chaque mois davantage et la balance du commerce extérieur apparaît encore déficitaire. À la vue de ce constat affligeant, plusieurs économistes prédisent une inflation record, voire un prochain emprunt au Fonds monétaire international (FMİ) afin d’orchestrer au mieux la paix sociale.

Aphone, l’assigné à la résidence médicale de Zéralda se fait entendre via des porte-paroles de nouveau vent debout face à la vague de francs-tireurs sollicitant l’application de l’article 102. En signant le 03 septembre 2017 un appel réclamant la tenue d’une élection présidentielle anticipée, plutôt que l’improbable exécution du dit décret, six universitaires et journalistes ont également eu la présence d’esprit de ne pas corréler leur souhait à une intervention de l’armée. L’annonce de cette option sous-entend en effet la démission des partis de l’opposition, l’absence de mobilisation du côté de citoyens en quête d’horizons évolutifs, le manque de culture contestataire de la part d’adolescents ne rêvant que d’eldorado étranger, une résignation générale confortant l’attentisme de hauts gradés qui n’ont, au moins en apparence, aucunement l’intention de débloquer un statu quo permettant d’exploiter les atouts qu’octroient la monopolisation des leviers directionnels.

La mainmise débutera lorsque l’armée des frontières guidée par Houari Boumediène
destituait le Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA) et lui usurpait ses prérogatives politiques. En renversant Ahmed Ben Bella le 19 juin 1965 au nom du
redressement révolutionnaire, l’Homme au cigare ravissait alors la légitimité historique
manquante, la situait au stade de la souveraineté inaliénable, donc au dessus des juridictions civiles ou cadres institutionnels, calait les principes fondamentaux de la Constitution (celle de 1963) sur une idéologisation rigide de la Cité, fabriquait des orientations socialisantes enrobées de subterfuges langagiers que les divers Premiers ministres acclimateront après 1978 aux feuilles de route ou ordres de marche reçus de l’instance supérieure des galonnés.

Détenteurs de la réalité du pouvoir spasmodique, ils manipuleront les pions d’un Front
de libération nationale (FLN) complètement dépassé et désavoué lors des journées de révolte amorcées le 08 octobre 1988, ordonneront de tirer sur de jeunes citadins parfois livrés au casse-pipe, planifieront la stratégie de diabolisation du Front islamique du salut (FİS) puis, devant l’échec constaté, stopperont in-extrémis les législatives de décembre 1991, destitueront Chadli Bendjedid, apostropheront, toujours en vertu de la légitimité historique, l’exilé Mohamed Boudiaf avant de lui réserver la pire des sorties, géreront le Haut-Comité d’État par le biais d’Ali Kafi, obligeront Liamine Zeroual à démissionner dans l’optique de proposer à des groupes terroristes amadoués le Pardon (Rahma) réconciliateur que mènera au bout Abdelaziz Bouteflika.

En convenant, malgré un AVC déclaré, de soutenir une quatrième fois le récipiendaire du capital symbolique hérité et confisqué, le commandement militaire continuait à opérer sous couvert de l’aura mythique de l’ancienne Armée de libération nationale (ALN), entité légendaire à ne pas confondre avec les doyens de la grande muette (désormais Armée populaire nationale) servant à camoufler ou étouffer quelques affaires mafieuses déléguées à des fils, frères, cousins ou beaux-frères.

Plusieurs fratries thésaurisent ainsi les marchés de l’agroalimentaire, du bâtiment ou
des matériaux de construction, des spiritueux, des médicaments, de la communication, des
affichages urbains, des concessions et montages automobiles, s’arrogent des terres agricoles et les transforment en biotopes constructibles pendant que d’autres progénitures de la nomenklatura détournent des assiettes concédées par le Comité d’assistance à la localisation, promotion des investissements et régulation du foncier (CALPİREF) de manière à y implanter des pavillons, drugstores ou hangars de stockages. Ces siphonnages se multiplient chez des familles profitant allègrement de réseaux clientélistes compartimentés par les maîtres du mécanisme décisionnel.

Ces officiers hiérarchiques (y compris ceux du Département de surveillance et de
sécurité) procèdent aussi par personnes et médias interposés, contrôlent l’imprimatur de
quotidiens maintenus en vie grâce aux retombées publicitaires gracieusement offertes,
autorisent l’agrément de chaînes de télévision privées à des nababs dont la ligne éditoriale se mettra en service commandé au moment des campagnes arrangées d’Abdelaziz Bouteflika. Caisses de résonance et relais zélés, le canal El-Djazaïria et le périodique Ennahar jouissent ainsi des circuits lobbyistes, d’un conglomérat d’investisseurs disposés à stimuler l’assise du système de la prébende et à protéger les ports secs remplis à ras bord de matériels non périssables car renfloués selon les registres de l’importation tous azimuts.

Avec ces enclaves accumulatrices, l’Algérie comprend désormais une pléiade de comptoirs à partir desquels transitent puis se confondent les intérêts des firmes étrangères et ceux des bureaux de liaisons d’oligarques situés à l’intersection des dividendes consanguins de l’arrière-garde gérontocrates. Tout ce beau monde aura concocté l’OPA (Officines Prédatrices Accaparantes) spécifique assurant la fructification des comptes offshores ou cachés, raillera les intellectuels parlant du génie algérien puisque préférant grimer les autochtones en un troupeau de moutons engoncés dans l’archaïsme religieux. À eux les bazars informels inondant les artères des principales localités et aux golden boys faussement modernistes la fluidité des fonds spéciaux,  des levées bancaires, des privilèges ouvrant les portes des clubs sélects de la capitale et réservant des postes gratifiants au sein de Mobilis, Djezzy, Ooredoo, Petroser, AXA, Danone, Coca-Cola, Henkel, Condor ou Lafarge.

Les autocrates de l’import-export ou nantis du genre accèdent facilement aux passes droits, possèdent la carte des licences et les sésames hors-sol, ces pied-à-terre achetés à prix d’or à Genève, Lausanne, Luxembourg, Londres, Madrid, Barcelone, Milan et Paris.
D’une extrême arrogance et suffisance, ces castes de la magouille agissante ne pensent
qu’en termes de grosses commissions ou rétro-commissions, de pots-de-vin, de contrats
véreux, de zones de libres échanges et de pré-carrés, n’aiment que le clinquant doré, les
meubles rococos, les 4X4 rutilants, les vitrines des beaux quartiers de « Paname » mais n’iront pas apprécier au Grand Palais les toiles de Paul Gauguin, ne comprennent rien à l’art moderne ou contemporain et n’ont jamais lu un livre d’Assia Djebar. Leur inculture est inversement proportionnelle aux dérapages corrupteurs enrayant les paliers de l’ascenseur social auquel ne croient plus de pré-adultes assistés par les dispositifs d’aide à la création d’entreprise et des étudiants délaissant tout autant les scrutins électoraux. L’indispensable remplacement d’un Bouteflika affaibli et déconnecté des entendements ordinaires ne résultera pas de manifestations de rue (le plus souvent enclenchées pour réclamer une augmentation de salaire, de meilleures conditions de travail, un logement, un raccordement à l’eau potable, au gaz ou à l’électricité), ni même d’ailleurs des visées interlopes du vice-ministre de la Défense Gaïd Salah ou bien d’une supposée dérive dynastique voulue par la doublure Saïd.

L’appareil militaro-industriel-capitaliste harmonisera sans doute un énième jeu de
chaises musicales au profit du chef d’orchestre en mesure d’interpréter les partitions de
l’équilibre des masses et factions dominantes, verrouillera à cet effet les voix discordantes,
inondera les espaces cathodiques de clichés comparant les acteurs sensibles à l’État de droit à de dangereux antipatriotes. Ces derniers ne prescrivent pourtant, en guise d’ordonnance curative, qu’une période transitoire susceptible de conduire en direction du consensus acceptable, voire de la démocratie participative, en tout cas : vers la fin de l’ « État desgradés ».

Saâdi-Leray Farid, sociologue de l’art