Voici quelques jours, devant les patrons du FCE, Ahmed Ouyahia  a endossé ses habits tout neufs de dirigeant converti au libéralisme en appelant les entreprises à «s’inscrire dans des logiques marchandes». Il a affirmé que «dans dix ans, l’Etat algérien va se désengager complètement de la sphère économique et se contenter de son rôle de régulateur». Poussant sa logique plus loin, il a appelé les entreprises à se constituer en lobbies pour peser sur la décision économique dans le pays pour peu qu’elles servent les intérêts de l’économique nationale».

A peine quelques heures plus tard, il faisait déjà marche arrière en indiquant que des entreprises comme Sonatrach, Sonelgaz, Naftal, Air Algérie, ou encore la SNVI et et autres banques publiques, n’étaient pas concernées par cette démarche. Pour M. Ouyahia, les banques publiques ainsi que les compagnies d’assurance n’ont même pas besoin d’une ouverture de leur capital à hauteur de 10 % par le biais de la Bourse et sont capables de réformer leur management toutes seules comme des grandes. Le Premier ministre continue donc de définir un périmètre constitué de secteurs et d’entreprises réputées «stratégiques» qui sont appelées à rester dans le giron de l’Etat pour l’éternité.

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Notre histoire économique récente nous livre pourtant quelques enseignements sur le bilan des entreprises «stratégiques» qui mérite certainement qu’on s’y arrête.

Quand les télécoms décollent grâce aux opérateurs privés

Prenons par exemple le secteur des télécoms. Jusqu’au début des années 2000, c’était pour les pouvoirs publics un des secteurs «stratégiques» par excellence et il n’était pas question que les entreprises privées, nationales ou étrangères, puissent y mettre le pied. Il en a résulté une gestion calamiteuse du secteur. Rappelons quelques chiffres à ceux qui ont la mémoire courte. En 2001, il y avait en Algérie à peine un peu plus de 50 000 abonnées au téléphone mobile alors que les pays voisins, Maroc et Tunisie, en comptaient déjà plus d’un million chacun. Les heureux bénéficiaires de ce «privilège» étaient pour l’essentiel des membres de la «nomenklatura» nationale. En même temps, la liste des candidats à l’obtention d’une puce délivrée par l’ancêtre d’Algérie Télécom, qui disposait d’un monopole dans ce domaine, ne cessait de s’allonger et comptait déjà plusieurs centaines de milliers de dossiers en attente. Début 2001, la puce se vendait au marché noir à 60 000 dinars.

Au printemps 2001, les pouvoirs publics franchissent le pas et décident de casser le monopole public en autorisant l’installation d’un premier opérateur privé, Djezzy, qui sera suivi d’un deuxième, Nedjma, quelques année plus tard. Dés 2003, le nombre d’Algériens disposant d’un téléphone mobile a déjà franchi la barre du million. En même temps, les tarifs dégringolent et en 2004, la puce devient  gratuite. Au bout de moins d’une décennie d’ouverture au privé, le nombre d’abonnés au téléphone mobile se comptait dans notre pays en dizaines de millions  et des enfants de moins de dix ans peuvent aujourd’hui accéder à ce service sans aucune difficulté.

Le téléphone fixe en revanche ainsi que l’accès à l’ADSL sont restés un monopole public jusqu’à ce jour. Résultat, le nombre d’abonnés fixes d’Algérie Télécom n’a pas bougé depuis 20 ans et reste désespérément scotché sous les 2 millions.Cherchez l’erreur!

L’acier et le ciment, des productions  «stratégiques» boostées par le privé

Pour ceux qui restent convaincus des vertus du monopole public et de la doctrine des secteurs stratégiques, on peut citer quelques autres exemples. Prenons celui de la production d’acier, produit stratégique par excellence pour tout ce que l’Algérie compte depuis l’indépendance de «planificateurs» et de partisans des « industries industrialisantes». Pas question jusqu’à une date toute récente qu’on autorise un investissement privé dans ce domaine. Pas touche! Il s’agissait du domaine réservé des entreprises publiques et en fait un monopole du complexe d’El hadjar pendant presque 40 ans. Résultat des courses, malgré des milliards de dollars investis par l’Etat, le complexe était quasiment à l’arrêt depuis 2012. Et un bilan du ministère de l’Industrie rendu public la semaine dernière indiquait que l’Algérie a dû importer pour 36 milliards de dollars de produits sidérurgiques entre 2010 et 2016.

Pas besoin de faire un dessin et les autorités algériennes ont décidé voici à peine quelques années de casser le monopole public. Vous-voulez connaitre le résultat ? C’est encore le ministère de l’Industrie qui le donnait la semaine dernière: en 2016, l’Algérie a produit pour la première fois près de 3 millions de tonnes d’acier. Vous-voulez peut être savoir qui les a produit ? C’est une entreprise privée à capitaux turcs installée dans la région oranaise, le groupe Tosyali, qui a livré près de 2,7 millions de tonnes d’acier. Le complexe public Sider d’El Hadjar, qui vient de bénéficier d’un nouveau «plan de redressement» de 730 millions de dollars, a produit pour sa part à peine 300 000 tonnes d’acier  l’année dernière.

On pourrait multiplier les exemples. L’Algérie va sans doute devenir exportateur de ciment dès 2017, parce que le secteur s’est ouvert aux opérateurs privés voici moins de 10 ans. Dans tous le secteurs ou le monopole public a été remis en cause, la concurrence s’est installée, la production a augmenté et des perspectives d’exportations se font jour. L’industrie agroalimentaire nationale, première a avoir bénéficier du retrait de l’Etat dès les années 80 et 90, est désormais un exportateur significatif grâce à des locomotives comme le groupe Cevital qui rapporte des centaines de millions de dollars en devises au pays chaque année.

M.Ouyahia, qui a été aux premières loges au cours des deux décennies écoulées, aurait tout intérêt à méditer les leçons de notre histoire économique récente. Plus vite l’Etat se retirera de la sphère de la production des biens et des services et mieux cela vaudra pour l’économie algérienne.

Yazid Taleb