HaddoucheL’Algérie est à la veille de lancer un nouveau plan quinquennal pour la période 2015-2019. Comme ceux qui l’ont précédé, il sera accompagné d’un programme d’investissement colossal de plus d’une centaine de milliards de dollars, qui va conditionner dans une large mesure l’avenir de l’économie de notre pays. Comment ce plan de développement a-t-il été préparé ? Quels acteurs et quelles institutions ont été associés à son élaboration ? Mystère …

L’importance des programmes de dépenses publiques mis en œuvre au cours de la décennie écoulée, leur impact et leur poids croissant sur l’économie et la société algérienne aussi bien que les interrogations et les inquiétudes montantes sur la soutenabilité de ce modèle économique «  ultra dépensier »  ont pourtant  suscité dans la période récente de nombreux appels à la création d’une, voire plusieurs, institutions capables  d’évaluer de manière indépendante l’impact des politiques publiques, mais aussi de les orienter, et d’éclairer l’avenir des futurs possibles pour l’économie algérienne. Des appels formulés régulièrement par de nombreux experts indépendants et relayés tout  récemment encore au cours de la campagne présidentielle par Ali Benflis.

Le CNES en « institution cerveau » ?

Après la disparition pure et simple du Commissariat général à la planification et à la prospective, institué en septembre 2006 – qui avait théoriquement pour mission essentielle d’« élaborer les perspectives de développement à moyen et long terme de la nation » –  les regards de beaucoup d’observateurs de l’économie algérienne se tournent spontanément vers une institution déjà existante mais au bilan très controversé, le Conseil National Economique et Social (CNES). C’était par exemple le point de vue exprimé dans une intervention récente par Abdelhak Lamiri, un des principaux animateurs du débat économique public de ces dernières années, qui verrait bien le CNES promu en «  institution cerveau » au service du développement de l’économie algérienne, sous réserve d’ « une augmentation de ses moyens et de ses instruments d’analyse ». Malheureusement les travaux du CNES dans leur version des dernières années sont loin de faire l’unanimité et la dernière  initiative en date de son Président, Mohamed Seghir Babès, qui ne vise rien moins que de faire, en une année, un véritable tour du monde à la rencontre de la diaspora algérienne est commentée ironiquement par beaucoup d’observateurs. 

Le CNES relancé par les « réformateurs »

La  deuxième version du CNES, après celle des années 1960 dissoute par Houari Boumediene, avait été remise en route par les «réformateurs» au début des années 1990, dans le but d’accompagner  les réformes économiques et d’ancrer le débat économique et social dans les traditions de notre pays. Les statuts du CNES prévoient que cette institution de l’État émane des «groupes socioprofessionnels qui la composent». Deux groupes ont  émergé lors de sa deuxième création. D’un côté, les représentants des travailleurs ; de l’autre, ceux des patronats publics et privés. Les autres groupes socioprofessionnels ont fait «l’appoint» de manière à élargir au maximum sa représentativité et enrichir le débat. La société civile, l’administration et le groupe des «intuitu nominés » complètent le spectre de 180 conseillers que compte le CNES. Cette distribution devait assurer la diversité en même temps que le professionnalisme et mobiliser des ressources humaines dotées de capacités de propositions. L’administration du CNES, de son côté, est essentiellement constituée par du personnel administratif de soutien logistique et par des cadres techniques spécialisés chargés du suivi des travaux des commissions. Un budget «études» est également prévu pour mener des travaux spécifiques, décidés par le bureau et attribués à des bureaux d’études publics et privés ainsi qu’à des personnalités, es qualité, autant que de besoin et contractualisés. Le CNES produit et adopte des rapports qui contiennent des recommandations en direction du président de la République ou du chef du gouvernement, en fonction de la saisine. Il peut également s’auto-saisir. 

Une institution «  neutralisée » par le pouvoir politique

Un ancien membre de l’institution, Mourad Goumiri, dresse un bilan sans concessions du fonctionnement actuel du CNES. Pour lui, jusqu’à  la démission  du défunt Mohamed Salah Mentouri de la présidence du CNES en 2005, cette institution de l’État « a  produit  et approuvé, en assemblée générale , des rapports de bonne facture, sur différents sujets économiques et sociaux qui lui font honneur et qui vont devenir des références ». Malheureusement, toujours selon M. Goumiri, « cette marge de manœuvre, pourtant très étriquée, va être sans cesse remise en cause par les différents pouvoirs qui se sont succédés jusqu’à aujourd’hui. Tous les Présidents de la République et les Premiers ministres successifs n’ont eu de cesse de tenter de neutraliser le CNES, de manière à ce qu’il rentre dans le rang et qu’il encense les différentes politiques publiques menées, sans aucune critique possible. Au lieu de considérer nos rapports comme des instruments opérationnels pour améliorer la gouvernance, les pouvoirs publics successifs les considéraient comme des documents «subversifs» chargés de déstabiliser leur pouvoir ». Que reste-t-il aujourd’hui de cette institution à part son administration s’interroge Mourad Goumiri ? « Rien. Le CNES est  rentré dans le rang et a rejoint le lot des appareils transformés en «coquille vide», que le pouvoir instrumentalise à satiété ».

Les bonnes intentions de M.Babès  

Dès février 2007, peu après son entrée en fonction, l’actuel Président du CNES, Mohamed Seghir Babès avait pourtant affiché d’excellente intentions en déclarant vouloir imprégner une nouvelle dynamique au CNES : « la programmation de l’activité du CNES met l’accent sur l’élaboration d’un véritable tableau de bord relatif aux politiques publiques, avec, à terme, la relance d’une dynamique d’aide à la décision stratégique » affirmait M. Babès. Il soutenait récemment encore que «  l’Algérie dispose des capacités pour améliorer sa gouvernance », récusant l’option de la « rupture cataclysmique » entreprise par certains pays arabes pour réformer leur modèle de gouvernement.

C’est dans cette perspective que se sont inscrits, explicitement  dans le sillage du « printemps arabe » et des émeutes de janvier 2011 dans notre pays, le rapport et les nombreuses recommandations issues de la « concertation nationale sur le développement local » qui avait conduit les cadres du  CNES, à la demande expresse du Président de la République, à sillonner le pays pour partir à l’ « écoute des préoccupations de la jeunesse ». Un périple ponctué par l’organisation, en juin 2012, d’« Assises nationales de la société civile » qui n’ont pas laissé un souvenir impérissable. Un an plus tard c’est cette fois à la demande du Premier ministre Abdelmalek Sellal que le CNES organisait, en juin 2013, un «  Forum du cinquantenaire » dont les propositions, pas forcément inintéressantes, sont également passées inaperçues.

Malgré le faible écho réservé à ses travaux et les vives critiques mettant en cause son indépendance au cours des dernières années, le CNES sert-il quand même à quelque chose ? Son médiatique vice-président Mustapha Mékidéche est une des rares personnalités a en être convaincu. Selon Mékidèche, le dernier communiqué du Conseil des ministres «  a tenu compte de certains aspects des recommandations du CNES, notamment concernant  la nécessité d’une décentralisation et d’une plus grande proximité entre l’appareil d’État et les populations ».

En 2014, le CNES va voyager

Au moment où le débat sur l’avenir économique de notre pays inspire de nombreuses inquiétudes et a principalement été animé au cours des dernières années par  quelques  « think tanks » privés qui ont produit des travaux aussi remarquables et éclairants que celui du groupe Nabni, ce n’est sûrement pas le « programme de travail » adopté par le CNES pour 2014 qui permettra de redorer son blason. Qu’on en juge. L’objectif est bien sûr  tout à fait louable. Il s’agit , à travers le CNES de « tirer profit du «génie» algérien à l’étranger et de « recoller les wagons de la diaspora à la locomotive du développement national ». Dans ce but, Mohamed Seghir Babès et ses collaborateurs vont sillonner les quatre coins de la planète au courant de cette année pour aller à la rencontre des Algériens où qu’ils se trouvent. Cette mission se déroulera selon un «agenda séquentiel» qui a déjà concerné, au début de l’année, la communauté nationale établie en France, et doit  s’élargir ensuite au « reste de l’Europe » La délégation devrait par la suite traverser l’Atlantique pour gagner l’Amérique du Nord, puis revenir à la zone MENA  avant de s’intéresser enfin à nos compatriotes installés dans le reste de l’Afrique. Un bien beau voyage en perspective .

Hassan Haddouche