Elle rêvait d’un mariage d’amour. Elle se voyait écouler des jours heureux dans les bras de son prince charmant. Elle ne cessait de penser chaque matin aux attendrissantes joies que lui promettait son bien-aimé. Kahina, 26 ans, cette fille qui respire la fraîcheur n’attendait que la bénédiction de ses parents pour pouvoir se marier avec l’homme qu’elle a toujours aimé.  Mais il aura suffi d’une simple phrase assassine pour que le rêve tourne au cauchemar.  « Ma mère a  refusé de me permettre d’épouser l’homme de mes rêves juste parce qu’il n’est pas Kabyle ! Pour elle, il n’en est pas question que j’épouse un arabe. Elle est même allée plus loin en m’affirmant que si je m’avise à enfreindre cette règle, elle me bannira à jamais » ,confie notre interlocutrice, les yeux larmoyants et les mains qui tremblent d’émotion. 

Parce qu’il n’est pas Kabyle !

L’amertume a plongé la vie de Linda dans une spirale de souffrance. Depuis le refus de ses parents, elle sent que la terre s’est ouverte sous ses pieds. Au début, elle a tenté le dialogue. Mais cela n’a rien arrangé. Ses parents n’ont qu’une seule obsession : marier leur fille avec un kabyle, comme elle. Et pourtant, les parents de Linda  ne sont guère des fanatiques conservateurs. Ils ne lui ont jamais imposé le hidjab ou des restrictions dans sa vie professionnelle. Ils sont même instruits et mènent une vie active. Ils sont citadins et n’habitent nullement dans un village perché sur une montagne. Mais ni leur niveau d’instruction, ni l’ouverture de leur esprit n’ont pu corriger cette conviction profondément inscrite dans leur for intérieur : « notre fille n’épousera jamais un homme qui n’est pas de notre région » ! Le destin tragique de Kahina illustre bien ce régionalisme primitif qui caractérise certaines familles algériennes. Ces familles n’acceptent  pas que leurs enfants s’unissent à des personnes étrangères à leurs régions, leurs tribus ou leur classe sociale. Il s’agit d’une vision du monde basée sur une pure discrimination liée de prime abord à l’appartenance régionale du prétendant ou de la fille que le garçon désire épouser. Face à cette réalité sociale qui puise sa légitimité  dans un tribalisme atavique encore ancré dans notre société, l’amour peine à exister.   

«Tu es tlemcenien et ta femme doit être une tlemcenienne»

« Libre à toi d’aimer une fille et de la désirer pour épouse.  Mais aimes et désires une fille de ta région », ces mots Fayçal, 30 ans, a fini par les inscrire en lettres d’or dans son cerveau. Ses parents l’ont prévenu dès sa tendre jeunesse : « Tu tlemcenien et ta femme doit être une tlemcenienne. C’est ainsi et pas autrement ».  Fayçal n’est pas forcément  d’accord avec ce principe dicté par sa famille pour régir sa vie privée. Mais au fond il ne trouve pas d’inconvénient à s’y soumettre. « Au début j’ai tenté de me rebeller. Et puis avec le temps, j’ai fini par comprendre que cela fait partie de notre éducation. Pour éviter les problèmes et faire un mariage heureux, il vaut mieux épouser une fille qui a reçu la même éducation que moi », relève Fayçal qui refuse de parler, pour autant, de fatalisme. « Seule une tlemcenienne saura satisfaire et comprendre un tlemcenien. Nos us et coutumes sont spécifiques et pour un mariage harmonieux, il est impératif qu’on partage la même éducation. Je suis certain qu’une tlemcenienne fera mon bonheur », se console-t-il. Si Fayçal a trouvé la paix intérieure,  beaucoup de ses compatriotes souffrent le martyr car ils demeurent toujours confrontés à un choix cornélien : défendre son amour et sa liberté ou céder au diktat de sa famille attachée à des idées régionalistes fondées sur la peur de l’autre et la crainte de perdre son identité ?

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