La vision néolibérale classique encourage les privatisations à un certain degré, à travers une politique qui déplace les ressources et les entreprises du secteur public vers le secteur privé. Il y a évidemment des éléments positifs dans une telle représentation de l’économie, mais quelles en sont les limites? Quels secteurs doivent rester entre les mains de l’Etat? Y a-t-il d’autres moyens d’améliorer l’efficacité et la performance des entreprises étatiques?

Certains secteurs ont une dimension publique indéniable

Il faut d’abord s’accorder sur un premier point important : un certain nombre de ressources sont dans le domaine public, et doivent le rester. Comme le montre Ha-Joon Chang, économiste et professeur à l’université de Cambridge, dans un livre à rebours de nombreuses idées reçues «Reclaiming development. An alternative economic policy manual», «les produits et les services essentiels à la vie humaine (comme l’eau, les sanitaires, l’éducation primaire, les communications, etc) et les ressources naturelles critiques doivent rester sous le contrôle du gouvernement». Il montre d’ailleurs à ce sujet que la privatisation des systèmes d’offre d’eau dans les pays en développement est et fut un véritable désastre pour la grande majorité des pays concernés.

L’économiste explique bien que les entreprises étatiques restent le meilleur moyen de gérer ce qu’on appelle des «monopoles naturels», qui nécessitent un tel degré d’investissement qu’il est économiquement logique qu’une seule compagnie opère sur ce type de marché. De plus, si on prend en compte la question des externalités, ces entreprises étatiques peuvent se permettre d’avoir des visions à long-terme qui ne s’arrêtent pas à la seule question de la profitabilité financière : «dans certains cas, il est plus facile pour l’Etat de s’assurer que les entreprises étatiques cherchent des objectifs sociaux (à l’instar de disparités de revenus entre des régions) grâce à l’influence qu’il peut avoir sur la gestion de celles-ci».

Un contexte de transition politique et économique

Restent les autres secteurs qui, souvent en Algérie, sont encore sous le contrôle de l’Etat. Faut-il nécessairement les privatiser ? Comment aborder la transition vers le privé ? Les entreprises de ces secteurs peuvent-elles rester dans le domaine public tout en améliorant leur productivité

Beaucoup de gouvernements cherchent dans les privatisations un moyen d’augmenter les revenus de l’Etat. Mais la plupart des études montrent que les finances publiques ne bénéficient que rarement de la vente d’entreprises étatiques qui se font souvent à des prix bien en-deçà de la valeur réelle de ces entreprises. La corruption étant généralement de la partie, les pots de vin se baladent entre «domestic insiders» et investisseurs étrangers, et au final le gain financier se trouve toujours du même côté de la barrière. Non pas que les privatisations ne soient pas une solution pour certains secteurs de l’économie algérienne, mais il faut prendre en compte le contexte au sein duquel ces privatisations sont censées être mises en place, et il y a fort à parier que les conditions politiques nécessaire à un tel processus sont loin d’être remplies dans l’environnement économique actuel. En revanche, il y a, fort heureusement, d’autres solutions pour améliorer la productivité et la compétitivité des entreprises étatiques, dans un tel contexte de transition politique et économique, et l’économiste de Cambridge en liste quelques unes.

Compétition et concurrence

Bien souvent le problème n’est pas forcément le caractère public de l’entreprise, mais le manque de concurrence existant au sein du secteur dans lequel elle opère. Les entreprises publiques n’ont pas toutes des monopoles. Dans un grand nombre de pays, des entreprises étatiques sont en compétition avec des compagnies du secteur privé. Chang prend l’exemple du constructeur automobile français Renault, nationalisé juste après la seconde guerre mondiale, qui est resté une entreprise publique jusqu’en 1996 tout en faisant face à la concurrence directe de Peugeot et d’autres constructeurs privés. Dans un autre secteur, dans une autre région du monde, l’économiste évoque aussi l’exemple de la Corée du Sud, dans les années 1980 et 1990, qui avait deux entreprises publiques de téléphonie qui se faisaient elles-mêmes concurrence.

La principale difficulté pour des pays comme l’Algérie est de réussir à attirer de l’investissement étranger au sein de l’économie algérienne, alors que l’importance du secteur public semble en effrayer plus d’un. Pourtant, un grand nombre de pays notamment, en Asie (Singapour et la Corée du Sud) et en Afrique (la Côte d’Ivoire et la Tanzanie) ont des économies attractives malgré la présence de larges secteurs sous l’emprise de compagnies étatiques.

Améliorer la compétitivité d’entreprises publiques

Chang montre que le coût des programmes de privatisation est bien trop important dans certains secteurs, et qu’il y a d’autres manières d’améliorer la performance d’entreprises étatiques sans passer par cette étape.

Un premier point: avec des réformes organisationnelles, un gouvernement peut améliorer l’efficacité d’une entreprise étatique en clarifiant les objectifs de celle-ci. Bien souvent dans les pays socialistes, comme le montre Chang, ces entreprises étaient chargées d’un trop grand nombre d’objectifs : sociaux, industriels, provision de services publics, etc. Et ces ambigüités empêchent le management de ces entreprises de se concentrer sur quelques objectifs bien définis.

Deuxième point. Un problème est trop fréquent:  la relation limitée entre un employé, un manager, et la réussite/performance de son entreprise. Pour Chang, il faut réussir à créer un système d’incitations qui encourage et récompense le personnel d’une entreprise lorsque celle-ci devient plus efficace, plus productive, ou que la satisfaction globale des consommateurs augmente.

Troisième point. On retrouve enfin la question de la concurrence : un certain type de compétition améliore la performance d’entreprises étatiques, comme le montre l’exemple sud-coréen évoqué plus haut, avec les compagnies publiques mises en compétition dans l’industrie des télécommunications.

Tous ces paramètres montrent que si un certain nombre de privatisations seront à long terme nécessaires pour l’économie algérienne, les politiques doivent prendre en considération le contexte actuel, et chercher avant tout l’amélioration de la compétitivité des entreprises étatiques plus que la privatisation en soi. Il semble important d’avoir une vision pratique de la compétition entre les entreprises étatiques, et pas seulement chercher à reproduire la vision de dogmes établis. C’est toute la difficulté que pose le gigantesque fossé entre les belles théories économiques et la franche et parfois brutale réalité des entreprises.

Tarek S.W.

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