Mériem Bélaala, présidente de l’association algérienne « SOS Femmes en détresse »,  évoque la question des violences conjugales que subissent un grand nombre d’Algériennes au quotidien. Elle s’exprime également sur la loi de pénalisation des violences faites aux femmes, gelée au niveau du Sénat. Entretien.

Algérie Focus: Y a-t-il des difficultés à mobiliser la société algérienne sur les questions de la violence (physique, sociale, psychologique…) faites aux femmes? Pour quelles raisons?

Mériem Bélaala: Les difficultés de mobilisation de la société ont toujours existé depuis l’ouverture démocratique en Algérie. Le discours développé par les militantes des droits des Femmes concernant le code de la famille, les violences faites aux femmes a toujours été perçu par les islamo-conservateurs comme un délit qui touche la religion et qui affecte donc, la cohésion familiale et la société en général.

Médias, imams dans les mosquées et partis politiques ont jeté l’opprobre sur les revendications d’une partie de la société civile pour des lois civiles et égalitaires. Et ce n’est pas un hasard, si le président de la République à légiféré par ordonnance en 2005, pour quelques aménagements du code de la famille. L’instrumentalisation de la religion se situe toujours dans un rapport de force violent et culpabilisateur par les discours et la propagande antiféministe qui ravage les esprits.

Aujourd’hui, la violence à l’égard des femmes a été certes prise en charge par les pouvoirs publics, mais cela reste faible. Il n’existe aucune politique décisive pour les droits des femmes, ni aucune volonté politique de donner aux Algériennes une citoyenneté à part entière.

A quelle situation sociale font face les mères célibataires au sein de la société algérienne ?

Violentées et stigmatisées par la famille et par la société, les mères célibataires sont sans aucun doute les plus vulnérables d’entre les femmes. Elles se retrouvent sans protection et dans un état de précarité important. On oublie souvent qu’on doit parler de deux êtres, car le bébé dans le ventre de sa mère est souvent totalement occulté. Il va subir les mêmes violences, avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur son développement physique et psychologique. Il faut leur trouver rapidement un abri. Leur protection est une priorité afin de pouvoir accoucher dans la sécurité. Aujourd’hui, c’est véritablement cela l’urgence, après on pourra réfléchir à d’autres aspects. Il faut garder le bébé malgré tout et contre tous.

Les droits de ces mères sont minimes quant elles arrivent à le faire appliquer. Il n’y a aucune prise en charge et il n’y a pas de soutien adéquat à celles qui ont choisi de garder leur enfant.

Comment peut-on améliorer ces situations précaires ?

Il faut absolument créer des maisons maternelles, des garderies et réserver un quota de logements pour les femmes, « chefs » de famille monoparentale, aussi bien pour les divorcées, que pour les veuves ou les mères célibataires. De plus, il faut donner aux mères célibataires le statut de mères isolées en difficulté, recourir aux tests ADN pour la paternité et établir un statut juridique qui pourrait permettre aux mères et à leurs enfants de retrouver leurs dignité de citoyenne.

Pourquoi la loi de pénalisation des violences conjugales est-elle gelée au Sénat? Comment remédier à cette situation?

La loi bloquée au sénat est due au fait qu’une féroce campagne de désinformation et de manipulation de l’opinion publique a été mené au niveau de l’APN, et relayée par certains médias très hostiles à tout changement concernant les femmes. On a bien vu que pour la première fois, une loi, qui vise à protéger les femmes des violences conjugales et du harcèlement dans la rue, a donné lieu à une polémique invraisemblable dans tous les lieux publics et privés. Une mobilisation de la société civile est en train de se mettre en place pour une campagne d’information, mais l’objectif est surtout de faire pression sur le Sénat pour que la loi soit votée au plus vite par divers actions qui seront entamées dans les jours prochains.

Les structures religieuses locales (mosquées, zaouias…) jouent-elles leurs rôles dans cette lutte contre les violences faites aux femmes?

La zaouïa de Mostaganem, Djanatou El Arif du Cheikh Bentounés, s’est beaucoup manifestée ces dernières années. Nous l’avons rencontré en 2001, et nous avons été enchantées de découvrir que la bonté, l’humanisme et l’engagement pour les droits humains pour tous, ainsi que la conviction que l’égalité entre les femmes et les hommes est nécessaire, n’a jamais été incompatible avec la religion.

Le modèle patriarcal a-t-il sa part de responsabilité dans ces violences? Doit-il être remis en cause?

Le patriarcat est la source des violences et des discriminations et il est malheureusement, repris par les femmes, notamment les mères qui n’ont aucune idée du système d’injustice et d’inégalité dans lequel elles vont éduquer leurs enfants. Il doit être remis en cause car c’est une forme d’esclavagisme des esprits. Nous pensons qu’il faut avant tout expliquer et déconstruire le mythe du sacré dans les rapports familiaux basé sur le patriarcat.

Quelle est la situation de la femme algérienne par rapport aux autres femmes du Maghreb?

Au Maghreb, la situation des femmes est presque similaire partout, à quelques différences prés. En Tunisie, les lois sont différentes et au niveau de l’application, il y a un écart. Une coordination maghrébine est née en 1995 entre SOS Femmes en détresse, l’Association des femmes démocrates tunisiennes et le Centre d’écoute et d’orientation juridique et psychologiques pour femmes agressées de Casablanca. Ce réseau maghrébin avait permis de développer une approche féministe de la violence au Maghreb. Mais il reste qu’aujourd’hui encore les lois réclamant la citoyenneté pleine et entière au Maghreb ne sont toujours pas à l’ordre du jour.