Diagnostic de l’économie algérienne

Ancien ministre des Finances (1989-1991) dans le gouvernement Hamrouche, Ghazi Hidouci, vit aujourd’hui à Paris où il travaille, entre autres, comme Consultant des gouvernements et des acteurs économiques, sur les politiques financières et commerciales. Il a enseigné un temps comme professeur associé Finances Internationales à l’Université d’Artois en France. Il est auteur de plusieurs ouvrages et travaux de recherche sur l’économie, le développement et les stratégies publiques, dont « Algérie, la libération inachevée » publié aux éditions La Découverte. Observateur patenté de la scène économique algérienne et mondiale, ce spécialiste de la finance dresse, dans l’entretien qui suit, un constat alarmiste et sans indulgence de la situation économique algérienne actuelle, tout en proposant des solutions adaptées.

1- Quel est votre bilan de la situation économique algérienne de ces dernières années. Diffère-t-elle de celle du temps où vous occupiez le poste de ministre des Finances. Quels sont ses points forts et ses lacunes ?

Comment caractériser la situation économique présente ?

Le discours, rare, mais surtout l’agitation de terrain, se manifestent par un mélange hétéroclite de recettes toutes faites sans idées directrices et sans cohérence, autoritarisme sénile et capricieux bloquant tout débat, toute perspective de mouvement et ruinant la confiance des acteurs économiques nécessaire à la production et au fonctionnement des marchés

Grands travaux coûteux manifestant la nostalgie hors contexte des années 70, sans planification, sans hiérarchie, sans capacités d’administration et de réalisation publique et sans mobilisation du potentiel d’activité domestique.

Ajustements macroéconomiques par le bas comprimant les salaires et détruisant la protection du travail, alignant le comportement budgétaire et monétaire automatiquement sur les normes des marchés spéculatifs, détruisant l’efficacité des mécanismes fiscaux et de protection sociale
Résultats : aucune lisibilité, donc absence de crédibilité interne et externe et perte de confiance des acteurs économiques ; c’est ce que les Algériens traduisent par économie en panne : une industrie publique et privée moribonde, des activités agricoles contrariées par un environnement commercial et financier hostile, le pouvoir d’achat des revenus fixes détruit par des prix alignés sur l’importation et une monnaie anormalement dévaluée, tout cela se traduisant par l’affairisme nocif, le creusement des inégalités et la multiplication des drames sociaux ….l’accumulation de mauvaises réserves…..,

Vous me demandez de comparer avec ce que j’ai connu dans les années 90. La question est intéressante, même si l’exercice me semble difficile. Je commencerai par ce qui différencie très nettement les deux périodes :

Sur le front intérieur, rappelons seulement que le débat sur les choix était ouvert au début des années 90 et beaucoup de choses, peut-être peu visibles 20 ans après, ont été réalisées; Les gens avaient confiance dans leur avenir et le gouvernement dont j’ai fait partie avait une politique économique lisible, affichée, débattue et combattue, mais explicite. Les dynamiques internes d’activités et d’échanges reprenaient avec force, l’impôt rentrait plus équitablement, les salaires étaient augmentés pour compenser la dévaluation, les agriculteurs s’émancipaient graduellement des tutelles…, la capacité sociale de ce peuple se construisait effectivement au dedans comme au dehors. Sans le sou, dans une situation de cessation de paiement de fait, les algériennes et les algériens existaient. Aujourd’hui, avec des moyens financiers considérables, la machine, comme nous l’avons déjà caractérisée, est en panne
et les algériens manquent de tout.

Sur le front extérieur, les situations sont totalement différentes ;
Aujourd’hui nous vivons une situation inverse de celle des crises financières qui ont marqué les années 80. Le haut niveau des réserves de change accumulées par des pays comme le notre les protège mais la situation peut vite changer, la bulle du crédit et l’instabilité des changes se déplacent vers nos économies sous la forme d’inflation des prix et de capitaux spéculatifs. Conjoncturellement, nous avons bien plus de marges de manœuvres pour nous défendre et mieux préparer l’avenir mais nous ne le faisons pas.
D’autres éléments de la situation mondiale différencient les situations. La tendance historique était à la baisse des prix des matières premières et à une dégradation des termes de l’échange entre les économies puissantes et fragiles, mais les algériens réagissaient comme on l’a signalé. Depuis 2005, les prix des matières premières sont repartis fortement à la hausse. Les réserves de change étaient nulles lors du pic de 1991, elles n’arrêtent pas d’augmenter aujourd’hui. A contrario, le prix des aliments explose aujourd’hui, ce qui n’était pas le cas alors. De façon plus préoccupante, la dette privée et la dette publique interne des Etats augmentent très fortement dans les pays capitalistes mais aussi chez nous, l’instabilité des changes est une épée de Damoclès sur nos têtes. Tous ces phénomènes menacent de faire s’effondrer comme un château de cartes des systèmes financiers fortement connectés, nous mettant dans une situation économique et sociale catastrophique

2- L’Algérie amorce une ouverture sur le monde, marquée par un changement de son modèle économique. De l’Etat protectionniste on glisse doucement vers une économie de libre marché régie par un capitalisme offensif. Est-ce que les pays est assez solide pour se permettre un changement de cap, d’autant que cette tendance a enfanté, en Russie, d’une oligarchie et d’un déséquilibre social inquiétant ?

Je ne perçois l’existence ni d’un modèle économique libéral ni dirigiste, ni par conséquent des signes de changement. J’ai dit qu’on faisait n’importe quoi dans le désordre et qu’il est difficile d’y discerner du sens. J’ai plutôt le sentiment que nous nous éloignons ce faisant de plus en plus du monde en mouvement, ces pays émergents qui se mettent à compter aujourd’hui et dont nous aurions pu faire partie. Quand au monde dominateur en crise, nous nous y amarrons, plutôt comme une colonie docile, fournissant du pétrole et sous traitant sa gestion économique, mais aucunement comme partenaire. On est donc loin du risque que cela puisse nous faire du mal comme dans la Russie d’Eltsine. Le mal de ce type est déjà fait, et à l’inverse de la Russie de Poutine, qui s’en sort plutôt bien, nous continuons de nous enfoncer dans la régression.

Comment peut-on préparer une insertion utile dans l’actuelle globalisation ? La question demeure entière en dépit de près de quinze ans maintenant d’encadrement macroéconomique par les recettes du FMI. Nous nous dirigeons sans savoir comment ni dans quels délais vers un monde économique multipolaire dans lequel la logique économique présente sera remise à plat : l’hégémonie du dollar sera de plus en plus contestée, les conflits sur tous les sujets traités à l’OMC s’accroîtront. La Banque Mondiale et le FMI changeront de vocation. Nos débats sur les politiques à mettre en place par rapport aux régulations financières et commerciales internationales ne peuvent éviter ces nouvelles réalités.


3- Pour vous, c’est une erreur stratégique que le gouvernement algérien ait décidé de rembourser par anticipation ses dettes extérieures. Pourquoi ? C’était peut-être le prix à payer pour que l’Algérie puisse s’affranchir de l’influence de ses anciens créanciers ?

A chaque période particulière, il faut décrire et mesurer correctement l’état de l’endettement du pays. Les tendances susceptibles de conduire à des difficultés économiques, sociales ou politiques se modifient en fonction de la conjoncture à court et moyen terme. Seule la situation de référence est significative : c’est celle qui évite le contrôle de la politique monétaire et financière par les marchés dominants et le détournement par ces marchés des profits et des rentes au détriment de l’économie nationale. Les indicateurs pertinents de l’endettement sont en définitive ceux qui mesurent l’efficience des politiques publiques financières et monétaires : Nous devons répondre avec les moyens du moment aux soucis de souveraineté et de stabilité financière et monétaire. Quels en sont les indicateurs, qu’en était-il en 90 et qu’en est-il aujourd’hui ?
Sans rentrer ici dans les aspects techniques, disons qu’un indicateur de qualité de la politique financière et monétaire doit être immédiatement et politiquement compris par les acteurs économiques et sociaux. Il doit simultanément pouvoir être évalué et audité sans perdre sa signification dans le temps. Il doit enfin se prêter aisément aux comparaisons internationales.
Une première remarque s’impose à ce niveau : les indicateurs de la Banque mondiale, ont une pertinence statistique certaine ; ils sont néanmoins destinés à mesurer la capacité des pays à fondamentalement respecter les exigences des créanciers que sont les marchés internationaux ; ils ne disent rien de la capacité des finances et de la monnaie à se conformer aux exigences économiques et sociales du développement durable national et local.
Pour cette raison, il nous apparaît nécessaire de produire des indicateurs dont la vocation sera de juger de la portée économique et sociale des politiques financières et monétaires et de mettre à jour la charge effective que représentent ces politiques sur le développement durable dans notre pays.
Pour cela, il est d’abord nécessaire d’identifier en quoi la charge financière effective du service de la dette interne et externe, des dégrèvements fiscaux, des subventions déguisées ou visibles aux marchés…,dans ses composantes financières et aussi monétaires, capte inutilement des fonds pouvant être disponibles pour des utilisations socialement et économiquement plus bénéfiques dans le cadre d’une politique financière et monétaire souveraine.
Le débat politique utile revient ainsi à évaluer et apprécier les politiques publiques en comparant ces charges aux rentrées fiscales de l’Etat, aux budgets de la santé, de l’éducation et des autres services publics de base, à la masse salariale de la fonction publique et au montant de l’investissement dans l’alimentation de base et l’urbanisation.

4- Les privatisations sont actuellement le chantier en cours en Algérie, notamment dans le secteur bancaire avec l’ouverture du capital de la CPA. Le moment n’est-il pas mal choisi pour privatiser les banques, étant donné l’incertitude qui règne dans le milieu financier mondial suite à la crise des subprimes ?

Lorsque certains cercles algériens parlent de privatisation aujourd’hui, ils donnent le sentiment de considérer qu’il n’existe d’appropriation que sous la forme de la société anonyme ou personnelle. Cette hypothèse résulte peut être de la pratique décourageante des sociétés nationales des années 70. Il en résulte une compréhension erronée des enjeux et du processus de ce qui est appelé les mécanismes de marché dans la transition. Elle a entraîné en particulier la guerre à toute forme de propriété publique, et hâtivement dans l’élan, la guerre à la régulation étatique (ou sous d’autres formes collectives de coordination) des activités productives à moyen et long terme.

Les « « combinats », (pour parler comme de notre temps), ne sont pas des entreprises au sens donné à ce mot dans les capitalismes. C’étaient des morceaux d’Etat inscrits dans une rationalité non « économique » : objectifs productifs, sociaux, rentes politiques étaient inextricablement liés. On ne passe pas d’une forme à l’autre en empruntant brusquement et sans discernement aux évaluations dites de marché, surtout lorsque ces marchés n’existent pas par ailleurs. Il faut d’abord séparer dans les fonctions des anciennes sociétés nationales. Il faut mettre en évidence séparément les fonctions productives évaluables en termes de marchés, (en faisant attention à ce que la production ne s’effondre pas au passage, ce qui n’est nullement garanti). Il faut traiter à part la question du coût réel final de la force de travail et non uniquement celui de la rémunération monétaire immédiate. Tout ceci doit être fait avant d’aboutir à une valeur d’échange permettant de vendre.
Nous avions en d’autres temps proposé des mécanismes de « transition » tenant compte de ces réalités( fonds de participation, travailleurs organisés dans les conseils d’administration, administrateurs de biens dialoguant avec la planification,) …d’autres formules peuvent, comme dans le cas de La Chine, être développées. Mais l’absence de formule de régulation et la précipitation pseudo-libérale n’aboutissent qu’à des impasses ; Le lieu de l’impasse est bien l’impossibilité de la privatisation des banques et d’autres grandes sociétés nationales. On a tenté d’en vendre à des entreprises étrangères, très généralement sans succès ; c’est pour cela que le serpent se mort la queue depuis si longtemps.

S’agissant des banques le schéma se complique du fait de mauvais exemple donné par la gouvernance des banques étrangères dans le développement de la crise de crédit actuelle. Est-ce le moment d’ouvrir notre système d’intermédiation à la spéculation incontrôlée dont elles sont les principaux vecteurs ? Faut-il le faire au moment où certaines se font renationaliser ou racheter à vil prix ? Il faut être prudent à ne pas privatiser les bénéfices quand tout va bien et socialiser les pertes quand tout va mal. Il me semble que les banques ne sont pas des entreprises comme les autres. Il faut aborder la question de leur appropriation dans le cadre de la politique financière et monétaire choisie, et définir préalablement celle-ci. Elles sont à l’épicentre du fonctionnement de l’économie. Nous ne pouvons faire l’impasse sur ces choix.

5- Que pensez-vous de la manière dont sont gérées les réserves de changes avec un dollars en chute libre et l’onde de choc de la crise des subprimes qui a tendance à s’élargir. Algérie est-elle à l’abri d’éventuelles répercussions sur son économie ?
Depuis 2004, nous vivons une conjoncture d’augmentation des recettes d’exportation et d’accumulation d’importantes réserves de change. Comment les utilisons-nous ?

La gestion des réserves est guidée par un automatisme pervers. Les banques d’investissement dont la politique est établie par les spéculateurs en dollars, poussent les gestionnaires centraux par des moyens non affichés et non contrôlés, à accepter des risques inconsidérés. Dans une telle situation, les déperditions et les détournements de toutes sortes peuvent se développer. Dans cette absence d’encadrements responsables, personne ne répond à long terme pour les pertes sur les comptes d’investissement, alors qu’elles sont punissables de peines de prison par la loi. Les gérants de portefeuille sur les marchés attirent les nôtres par des numéraires ridicules à court terme pour les mener à l’abattoir ensuite. Les algériens et d’autres ressortissants de pays mal gérés ayant des excédents verront peut-être leurs banques centrales afficher, dans les prochaines années, des milliards de dollars de pertes à cause de la crise des emprunts immobiliers aux Etats-Unis, mais on ne pourra rien y faire, étant donné le manque général de responsabilité politique. C’est une grande prédation que les citoyens subissent sans contrôle.

6- Pour finir, avez-vous des idées ou des recommandations à suggérer à l’actuel ministre de l’économie algérien ?

Pour en finir avec la question précédente, Nous avons effectivement remboursé de manière anticipée des dettes au FMI, à la Banque mondiale, au Club de Paris et aux banquiers privés.
Je n’ai jamais déclaré à ce propos qu’il ne fallait pas se débarrasser de ces titres. J’ai défendu l’idée d’une stratégie alternative à deux volets :

Plutôt que de rembourser des dettes accumulées quelquefois de façon illégitime et souvent pour des raisons inavouables, il vaut mieux d’abord les auditer, ce qui est valable aussi pour la dette interne, puis négocier une restructuration des dettes qui partagerait les coûts de façon moins inéquitable pour les finances publiques et les citoyens. C’était déjà ce que j’avais tenté en 90 sans pratiquement de marges alors qu’aujourd’hui nous en avons les moyens.

Ne pas laisser passer une opportunité historique pour réduire les stocks volatils en laissant flotter le dinar vis-à-vis d’un dollar en chute libre, construire une politique budgétaire, financière et monétaire propre pour investir sur le marché intérieur plutôt que sur un marché financier défaillant. Absolument rien, sauf l’aveuglement et le manque du sens des responsabilités ne nous empêche de mettre les investissements à notre portée au service d’un projet alternatif aux marchés instables. Ces investissements pourraient constituer de puissants leviers pour la mise en place de politiques de renforcement du secteur public et privé productif et développer la solidarité économique et sociale, en en appliquant le principe de la justice et de l’égalité dans la distribution de la rente et de la richesse produite.
Ces exercices sont d’abord politiques ; ils ne relèvent pas de la technique hors contexte ; le ministre de l’économie du moment pourrait en proposer le débat et les choix sur la scène appropriée : le champ politique. Encore faut-il que ce champ existe…

Interview réalisé à Paris, par Fayçal Anseur

hidouci

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