Ceci est le IIIème et dernier extrait de l’étude réalisée par le Laboratoire de Recherche en Antropologie de la Santé d’Oran.

Coordination scientifique: Mohamed MEBTOUL (responsable du groupe de recherche en anthropologie de la santé- GRAS- Université d’Oran)

Avec la collaboration de:

Aouari Abdelkrim (sociologue, GRAS)
Tennci Leila (pyschologue, GRAS)
Sidimoussa Leila (sociologue,GRAS

Ici le premier extrait et là le deuxième extrait.

TRAVAIL DU SEXE ET SANTE

1-Santé, maladie, médecine

Le sida est au cœur de leurs propos. Elles sont conscientes des risques qu’elles encourent dans le travail du sexe (« on vit avec le risque »). Mais elles soulignent pertinemment que les risques de contamination peuvent tout autant provenir des clients. Et il est très difficile de les identifier. Elles montrent bien l’invisibilité de la maladie du sida et sa chronicité. Certaines sont conseillées par des amies ou des voisines qui exercent dans les structures de soins, d’autres ont souvent recours au gynécologue. Elles semblent donc privilégier les relations personnalisées pour se soigner. L’hôpital est considéré comme une institution anonyme. A contrario, les travailleuses du sexe des maisons closes sont astreintes à un contrôle sanitaire hebdomadaire au niveau des structures publiques de santé. Il est donc important de démystifier fortement l’idée a priori que les travailleuses du sexe seraient seules à l’origine de la maladie sida.

L’enquête montre bien la peur des ces femmes face au risque du Sida. Certaines n’hésitent pas à dépenser beaucoup d’argent pour les analyses et les différents examens complémentaires. Il nous semble donc faux de stigmatiser les travailleuses du sexe comme étant à l’origine du risque sida quand il devient à leurs yeux, et pour la majorité d’entre elles, un problème personnel grave mais également un enjeu sanitaire qu’il est important de prendre rapidement en charge face au doute. Même si face aux médecins, il leur semble difficile de se confier (« les mots ne viennent pas »).

Fatima (rue) disait : « on vit avec le risque. A chaque fois. A chaque fois, qu’on s’apprête à aller avec un client, on court des risques d’être battues, volées et d’attraper des microbes. Mais le risque le plus dangereux, est celui d’être contaminé par le sida. Des agressions, on a l’habitude. On n’en meurt pas. On oublie vite les cicatrices. Après quelques jours, elles disparaissent. Qu’on te vole ton argent, ce n’est pas aussi grave non plus. L’argent ne reste jamais longtemps. L’argent ne reste jamais longtemps. Cet argent, on de toute les manières, le claquer. Même certaines infections bénignes, on peut les soigner. Mais que faire contre le sida ? Il n’ y a pas de médicaments. Et le fait d’avoir des moyens ne change pas ta situation. Tu peux te laver autant que tu peux, prendre une douche avant et après chaque rapport, cela ne va pas t’éloigner du sida. Que l’on soit une prostituée de rue ou de luxe, c’est pareil. Le risque sida ne fait pas la différence. Le malheur, c’est qu’on a aucun moyen de déceler si tel homme a le sida ou pas. La belle voiture, le joli costume et la bonne éducation ne sont pas des garanties qu’on n’a pas le sida. C’est peut-être ces gens là qui sont les plus dangereux parce qu’ils se déplacent souvent à l’étranger… C’est vrai que nous sommes les plus exposées au risque du Sida parce que nous avons des rapports avec plusieurs hommes. Et plus le nombre de rapports est grand, plus la probabilité de tomber sur un porteur du virus est grande. Ces maladies se transmettent par le sperme et par le sang. Je t’ai dit que ma voisine, la sage-femme m’en a parlé la première. Je continue à la voir régulièrement, chez elle. Elle me donne des conseils. Je vois aussi le gynécologue. Ma voisine le connaît et lui a parlé de moi. Non ! Je ne lui a pas dit ce que je fais. Je crois qu’il le sait. Ma copine lui a dit. La preuve, il n’oublie jamais de me rappeler l’utilisation des préservatifs. Je luis dis, docteur : « Je ne sors jamais sans ». Ce qui est vrai, mais je ne lui dirai jamais : « docteur, je suis inquiète. J’ai eu un rapport sans préservatif. Ce qui est aussi vrai ». Non ! Je ne peux parler de ce sujet avec le médecin. Les mots ne viennent pas. Je ne sais comment dire. On ne raconte pas sa vie à un médecin. On doit lui dire juste de quoi on se plaint et où on a mal. Il y a aussi ma copine Yamina danger, qui a elle, aussi, a très peur du sida. Elle a un enfant qu’elle ne veut pour rien au monde, le faire souffrir. Une petite fille. L’infection dont on parle le plus, c’est le sida. Les autres maladies, on n’en parle pas tellement. La syphilis et la chaude pisse sont guérissables ».

Certaines travailleuses du sexe semblent « impuissantes » à refuser le rapport sexuel face à une forme d’imposition de certains clients très indifférents aux risques du sida. On voit alors toute la complexité de la notion de risque qui apparaît comme une construction sociale qui laisse une marge d’autonomie réduite à la travailleuse du sexe forcée par la médiation du « contrat » ave le client, d’accepter l’acte sexuel, même si elle décèle une anomalie organique au niveau de son pénis. Ecoutons Zouzou (bar) : « A mes débuts, j’ai eu un client qui avait un bouton sur son truc. J’ai eu très peur. Il s’en est aperçu. J’ai tout essayé pour le convaincre de mettre le préservatif. Rien à faire ! Je lui ai alors dit que j’ai le sida. Il a éclaté de rire. Il m’a dit : « Je n’ai pas en m’en faire. Ce n’est qu’un petit bouton qui va disparaître demain ». Le bouton, c’est bien le signe d’une infection. Je l’ai supplié qu’il accepte. Il n’a rien voulu savoir. Un marché, c’est un marché. Le contrat est clair. Lui, il paie et il ordonne. Moi, j’exécute et je me tais. Eh bien, j’ai fermé les yeux. J’ai confié mon sort à Dieu. Moi, je pleurai et sur moi, il faisait ses « affaires ». Cela ne l’a pas gêné. Heureusement, que c’était que pour une demi-heure. Cette nuit, je n’ai pas dormi. .. Le lendemain, j’ai couru chez le gynécologue. Il n’a pas voulu que je dépense de l’argent pour les analyses avant que des signes n’apparaissent. Il m’a dit que je n’ai rien à craindre. Si dans quelques jours, je ressens la moindre douleur, je brûle, par exemple, je devrais revenir le voir sans tarder pour me donner des médicaments. Je n’ai rien. Mais j’ai eu plus tard à faire des analyses. Une bonne partie de mon argent va aux médicaments et aux médecins ».

Elles montrent bien les difficultés d’appréhender les risques du sida face aux incertitudes multiples qu’elles ne peuvent maîtriser totalement. Le doute persiste malgré les précautions et les visites régulières chez les professionnels de santé. Le jeu de l’apparence du client leur interdit de savoir s’il est malade ou non. Il importe alors d’activer l’acte sexuel, en espérant que la maladie n’a pas pénétré leur corps pris de façon violente et sans respect par beaucoup de clients. Leur rapport aux risques montre une conscience très nette de leurs conditions de travail très pénibles et médiocres en grande partie à l’origine de pathologies mais aussi d’une profonde souffrance. Elles semblent donc se limiter à vivre le moment présent, tout en sachant pertinemment que tout peut leur arriver…

Karima (maisons close) disait : « Nous courons chaque jour de grands risques. Nous vivons avec la chance, beaucoup de chance. On ne sait pas sur qui on va tomber. Celles qui courent le plus de risque, sont celles qui travaillent dans la rue ou dans les maisons clandestines. Il ne faut pas dire des maisons, ce sont des baraques sans aucune commodité. Celles de la rue, se retranchent sur les aspects extérieurs des clients. Mais les apparences sont souvent trompeuses. Le gentil agneau peut se transformer en loup. Et malgré le costume cravate, il peut s’avérer un porc. Un homme d’apparence en bonne santé, peut être malade et porteur dangereux d’un microbe. Ce microbe est dans le sang. Cela ne se voit pas. Celle de la rue, une fois, qu’elle monte avec un client, elle ne peut plus reculer. Elle préfère ne pas savoir comment il est de l’intérieur. Ce qui lui importe le plus, c’est que cela finisse le plus vite possible pour qu’elle prenne son argent et retourne à sa place habituelle. Le reste n’a pas d’importance. C’est survivre à cet instant, à cette rencontre qui compte. Nous, les maisons closes légales, nous sommes relativement bien protégées sur le plan de notre sécurité et nous bénéficions d’un suivi médical. Mais nous ne sommes pas à l’abri de surprises. Le suivi n’élimine pas les risques face à la maladie. Il permet de déceler assez tôt la contamination pour pouvoir se soigner. Il n’y a pas de vaccins contre ces maladies. Il y a des maladies qui touchent les parties génitales et qui sont apparentes. Une mauvaise odeur, des pertes blanches. Ceux-là se soignent. Il y en a d’autres dont le microbe ramené par le client va dans le sang de la femme. Celui-là ne montre pas de traces et met du temps pour apparaître. C’est une maladie qui n’informe pas (Mard Ma ykhabbarch, en arabe). Cela ne se soigne pas. La femme, si elle ne fait pas de bilans régulièrement, elle peut l’avoir et continuer d’ignorer qu’elle est malade. Elle peut à son tour transmettre ce dangereux microbe à d’autres clients et à leur tour, le transmettre à leurs femmes. C’est la catastrophe. Mais il faut dire que les femmes ont plus peur de ces maladies visibles. Elles ont peur de la syphilis, de la chaude pisse, que du Sida parce que ces maladies ont un effet immédiat en les empêchant de travailler, tandis que le sida, on ne sait pas, si on l’a ou non. Alors, beaucoup préfèrent restent dans l’ignorance. Je vais être franche avec vous. Si je n’étais pas dans une maison close légale, qui me permet d’avoir un suivi médical gratuit dans un centre de santé publique, je ne consulterai pas de moi-même. Je vais voir le médecin quand je suis vraiment malade et je ne peux le faire autrement. Moi, j’ai la chance d’avoir une amie infirmière. A chaque fois que je la vois, elle me donne des conseils et me demande de faire attention. Grâce à son aide, j’ai fait plusieurs bilans à l’hôpital de Mostaganem ».

. Toutes ces femmes nous ont parlé longuement de leurs craintes mais aussi de leurs incertitudes. A Tamanrasset, elles évoquent avec beaucoup de respect, le docteur X qui les écoute attentivement. Il semble avoir réussi à créer des rapports de confiance avec les travailleuses du sexe. Aîcha disait : « Depuis que le docteur X. est là, j’ai confiance. Je fais toujours mes analyses d’une façon régulière. Le centre est à proximité des lieux de travail, surtout depuis l’arrivée d’une femme d’Alger qui nous a parlé de la maladie du sida. C’est elle qui nous a raconté des choses sur le sida ; mais avant personne ne nous a parlé. Les médecins ne nous disent rien».

Elles montrent bien l’importance et la pertinence du contact étroit avec les associations de lutte contre le sida. Elles le disent de façon plus récurrente pour celles qui exercent à Tamnarasset. Wafa disait : « C’est grâce à cette association qui est venue nous voir et que j’ai pu savoir comment faire les analyses avec le docteur X. qui dirige le centre de santé ».

Si elles considèrent que le sida est la maladie la plus risquée, elles n’hésitent pas à étiqueter la boisson alcoolisée, particulièrement quand elles ne peuvent plus s’en passer, devenant alors alcoolique. A Tamrasset, Wahiba disait : « Je fais mes contrôle chaque mois et les analyses du sang. Je garde toujours des médicaments chez moi, et de temps à autre, je vais au centre médical, chez le docteur X. Ils nous accueillent le plus normalement possible comme les autre patients qui viennent consulter. Ils ne nous ont jamais insulté. Ils nous donnent des préservatifs, sans qu’on leur demande. Mais parfois, on se rend chez la pharmacie pour acheter des médicaments qui ne sont donnés à l’hôpital. Je ne prends pas de drogue. Mais, je suis alcoolique. Je dois boire pour faire mon travail. Je ne peux pas arrêter de boire. D’ailleurs, le jour où je ne bois pas, je suis nerveuse et je ne peux parler à personne. C’est en général, mes clients qui apportent avec eux, la boisson alcoolisée ».

Il est intéressant d’évoquer le cas de Leila, diagnostiquée dans un premier comme séropositive, exerçant dans une maison close. Elle décrit bien ses incertitudes, sa peur, sa très forte culpabilisation et tout le processus suivi pour assurer toutes les analyses. Mais elle dévoile bien qu’il est vital de signaler immédiatement, les clients porteurs de risques de la maladie. Ecoutons-là : « Il y a un mois et demi, les analyses ont révélé que mon sang était malade. J’ai eu la chance d’être allée au dispensaire de Sidi El Haouari avant que les choses ne s’aggravent. C’est au niveau de ce centre de santé que j’ai fait un test de dépistage. Ce test a confirmé que je suis séropositive. A l’annonce de cette mauvaise nouvelle, j’ai eu très peur. La terre commençait à tourner autour de moi. Je croyais que j’allais m’évanouir. Je suis devenue folle. J’avais compris que j’étais atteinte du sida. Et qui dit sida, dit la mort, jour après jour. Mille questions se bousculaient dans ma tête. Comment vais-je faire ? Où dois-je aller ? Que va devenir mon fils ? Pourquoi moi ? Il y a des milliers de filles qui font ça et elles n’ont rien eu. Et il fallait que cela tombe sur moi. Qu’ai-je fait à Dieu, pour mériter ça ? Dieu me punit sur terre avant le ciel pour avoir dévié du droit chemin. Finalement, je n’ai eu que ce que je mérite. Je mérite la mort et une mort atroce pour ce que j’ai fait, à ma famille et à cet innocent de fille. Au dispensaire, on m’a orienté vers la garnison à l’hôpital. Là, on m’a demandé de faire un bilan général de santé comportant une série d’analyses. Tout a été fait en un temps record de trois jours chez le privé, bien sûr ! Cela m’a coûté 13000DA. Les médecins et les infirmiers étaient étonnés de me revoir aussi rapidement. Ils n’ont pas vu beaucoup de femmes dans ma situation qui se soient souciées de leur santé, comme je l’ai fait, moi. Une fille qui travaille dans la pourriture, prenne à ce point au sérieux sa santé. C’est selon eux, très rare. Ils n’ont pas cru leurs yeux quand je suis revenue le lendemain avec tous les radios et les analyses. Ils m’ont rassuré en me disant que ce n’est aussi grave que l’on croit. Je n’ai pas le sida et qu’il s’agit d’un microbe, un petit microbe qu’il faut stopper. J’ai donc suivi un traitement à l’issue duquel les médecins m’ont enfin dit que je risquais plus rien. Mais il ne faut pas que j’arrête le suivi médical. Depuis, je vais une fois par semaine au dispensaire. Je fais aussi chaque semaine une piqûre… Oui ! On parle beaucoup des maladies en général du sida un peu. Mais personne n’évoque ses problèmes personnels de santé pouvant laisser entendre qu’elle est atteinte d’une maladie du sexe. Qui ? Quand l’une d’entre nous, soupçonne un client d’être malade, elle informe généralement les autres. C’est ce que j’ai fait moi. Il n’y a pas longtemps, un noir en retirant sa capote, a éjaculé du sang. Depuis, il est interdit de rentrer ici. Pas une femme ne l’acceptera. Personne ne va mettre sa vie en danger, pour un jeton de 220DA ».

Certains travailleurs du sexe estiment que si la peur du sida est réelle, elle vient « d’ailleurs », en n’hésitant pas à étiqueter les « autres », c’est-à-dire les femmes accusées d’être les « porteuses » de la maladie. Laeticia disait : « Oui ! Bien sûr que je risque des maladies. Je suis instruite comme même. Je regarde les émissions de télévision. Je sais qu’on est menacé par le sida. Mais je me connais. Je me préviens. Je te mentirai, s je te disais que je n’ai pas peur du sida. Ce n’est pas vrai. Mais j’ai toujours cru en quelque chose et cela me console. Dans le milieu gay, il n’y a pas de sida. Je peux peut-être me tromper. Mais je n’arrive pas à me détacher de cette idée. Ce sont les autres femmes qui nous ont ramené le sida. C’est de leurs fautes ».

Les travailleurs du sexe semblent produire davantage que les femmes, des certitudes sur leurs connaissances des risques du sida et des autres maladies liées au sexe. Ils considèrent que tout métier a ses risques. Mais leur rapport au risque des maladies semble se construire dans un silence gêné, se traduisant par des propos laconiques et des stéréotypes. «Cela fait partie du secret professionnel ». Hélène disait : « Bine sûr que je suis au courant des maladies que je peux avoir en assurant ce genre de travail. S’adressant à l’enquêtrice, il ajoute : « Mais tu ne penses pas que chaque métier a ses risques. Je sais que u veux parler du sida. J’en ai entendu parler à la télévision. Il n’y a pas que ça. Il y a la syphilis aussi. C’est une maladie très grave. Elles mortelle. Je le sais très bien. Je me protège. Ne t’inquiète pas. Mas ça fait partie du secret professionnel. Je ne peux pas te le dire ».

Ce sont des propos récurrents qui traduisent une forme de distance plus prononcée que les femmes, à l’égard des maladies, même s’ils évoquent leurs amis qui sont décédés à cause du sida. Ecoutons Lylia : « Comme tout travail, il y a des risques. Les risques du métier. On n’y échappe pas. Je sais que je risque énormément. C’est pourquoi, je me suis acheté des lingettes parfumées. Comme dans les parfums, il y a de l’alcool, ça désinfecte. Je sais qu’il y a le sida, la syphilis, les I.S.T. Tout dépend si il y a pénétration ou non. Quand je fais une pipe, je me rince la bouche, je me rince la bouche avec du javel ou du synthol. Les bains de bouche sont très efficaces. Je n’ai pas besoin d’être informé sur le sida et les I.S.T. Je sais que cela fait des ravages. J’ai des amis qui en sont morts ».

2-les pratiques protégées : ambiguïtés et refus de certains clients

Il est important d’indiquer que les pratiques protégées, et notamment le préservatif sont au cœur du rapport prostitutionnel. Autrement dit, son usage est avant social au sens il dépend des types de clients, des lieux de la prostitution, de la relation construite par la travailleuse du sexe avec une catégorie d’entre eux, de la disponibilité et de sa reconnaissance sociale ou non dans la société. Notre enquête montre que si les travailleur-e-s connaissent aujourd’hui son importance, sa mise œuvre reste encore par bien côtés, ambiguë, aléatoire, parce qu’il reste encore l’objet d’interprétations et de logiques sociales diversifiées.

Notre enquête montre bien que l’usage du préservatif dépend aussi, et particulièrement dans une société où les rapports de domination de sexe sont très prégnants, d’une catégorie de clients, qui par goût du risque, par absence de plaisir sexuel ou d’informations, par une valorisation de leur virilité (une femme ne peut pas les contaminer), ne semblent pas se rendre compte des dangers qu’ils font courir aux travailleur-e-s du sexe. Ils tentent alors de se soustraire à l’usage du préservatif, en proposant une augmentation des tarifs. Les ambiguïtés demeurent face à l’usage du préservatif : l’argent, les rapports de domination masculin, privilégier les « habitués », concurrence entre les travailleur-e-s du sexe, la qualité du préservatif, leur disponibilité, etc.

Nadia (boîte de nuit) évoque les justifications des clients qui refusent les pratiques protégées. Elle disait : « J’ai été informée par des copines. On en parle beaucoup entre nous. La première fille que j’ai connue à l’hôtel, celle qui m’a coiffé, m’a montré comment mettre le préservatif. Elle m’en a donné. C’était la première que je touche un préservatif. J’avais lu auparavant dans les revues sur ces maladies. Le gynécologue que je connais, aussi n’arrête pas de m’avertir sur les dangers des rapports sans protection. Pour moi, les préservatifs sont une bonne chose. Mais je ne vais pas te mentir et te dire comme toutes les autres, que je n’accepte pas de rapports sans préservatifs. La plupart de mes relations sont sans préservatifs pour plusieurs raisons : d’abord ceux sont les clients qui, la plupart du temps, refusent. Pour eux, c’est très simple. Quand tu essaies de les convaincre de la nécessité de les mettre, ils te disent : « Pour ne pas prendre de risques, il faut rester sagement chez soi en compagnie de ma femme et de mes enfants. Nous prenons des risques quand nous sortons de chez nous. Si on vient vous voir, c’est pour avoir des sensations fortes. C’est pour avoir de vrais rapports. Un préservatif, cela gâche tout. Si on doit le mettre, il vaut mieux ne pas avoir de rapports du tout. Il est alors plus préférable d’avoir une pipe. Il ne viendra à l’esprit de personne que ce soit la prostituée ou le client d’envisager une pipe sans préservatifs ». Ils croient qu’il n’y a aucun risque à se tailler une pipe. La prostituée est rassurée quand ils ne portent pas de boutons et paraît propre. Mais je suis plus rassurée quand je me lave. J’ai beau comparé le préservatif à la ceinture de sécurité. La ceinture de sécurité ne protège pas contre le risque de l’accident ; mais elle peut t’éviter la mort. Je me tue à leur dire que c’est pareil pour le préservatif. Mais ils ne veulent rien entendre. Ils répondent encore : « A quoi bon, s’il est de mauvaise qualité. Avec ou sans préservatif, il y a toujours un risque de contamination. Si on devait vous suivre, on ne viendrait pas voir et vous ne travaillerez pas. Ce n’est pas de votre intérêt, cette histoire de préservatifs ». Généralement quand on parle des préservatifs, le client est indigné. « Vous avez peur que j’ai le Sida ». Il ajoute avec un air choqué comme si je l’ai insulté : « Est-ce que j’ai l’air de quelqu’un qui a le sida ? Vous croyez que je suis n’importe qui. Vous ne savez pas qui je suis. Je ne suis pas n’importe qui et je ne couche pas avec n’importe qui. Je ne fréquente pas n’importe quel endroit. Et vous ! Vous n’êtes pas n’importe qui. Vous ne couchez pas avec n’importe qui. Je vous observe depuis tout à l’heure. J’ai vu que vous ne parlez pas à n’importe qui et vous ne souriez pas à n’importe qui. Avec vous, je veux que ce soit sans préservatifs. J’accepte ton prix ». Face à ce genre de clients, vous ne pouvez qu’accepter. Et puis, il ne faut pas oublier que la raison pour laquelle, on est dans ces endroits, c’est de gagner le maximum d’argent. Pour ces clients, ce sont les prostituées de bas de gamme qui sont dangereuses. On ne risque d’avoir le sida que dans les endroits mal famés et dans les maisons closes ».

L’usage ou non du préservatif est bien au centre de la négociation entre les clients et les travailleur-e-s du sexe. Il est ainsi possible d’accorder des « faveurs » aux clients réguliers. Fatima (rue) disait : « Il y a de plus de plus de clients qui viennent avec des préservatifs, mais il y a aussi un grand nombre, qui malgré tout ce qu’on peut dire, refusent de mettre le préservatif. J’ai été obligée de leur mentir, en leur disant que j’ai le sida, et qu’ils doivent mettre par conséquent le préservatif. Moi, je fais de mon mieux pour les utiliser. Mais cela dépend du client, de l’endroit où l’on va, de la durée de la relation et aussi et surtout du montant de la somme à payer. J’accepte de le faire sans préservatif pour certains clients. Ce sont des faveurs à des gens que l’on connaît. Ce sont des clients réguliers. Ils sont tellement gentils qu’on ne peut pas leur refuser. Il n’y a pas de risques avec eux. Ce sont des gens qui font attention. Ils ne couchent pas avec n’importe où ou avec n’importe quelles femmes. Je vais vous dire une chose. Ce ne sont pas les jeunes qui prennent des risques. Vous serez étonnés du nombre d’hommes mariés qui paient le plus pour avoir des rapports sans le préservatif. Vous savez, le port du préservatif, n’est pas sûr à 100%. On peut tomber sur de la mauvaise qualité. Ils peuvent à tout moment craquer. Cela m’est arrivé. Et pas une seule fois. Il y a toujours un risque avec ou sans préservatif. Le préservatif diminue le risque mais il ne l’élimine pas. Ce serait vraiment bête de diminuer de refuser de très bons clients à cause du préservatif et de se retrouver malgré les précautions, contaminée. Alors il faut gérer. Il n’est pas question pour moi, par exemple, de sortir avec les noirs. Ils sont sales et vicieux. Le préservatif est insuffisant. Pas de problèmes avec les chinois. Ces derniers ont toujours sur eux des préservatifs. Ce sont eux qui les mettent. En plus des préservatifs, je prends la pilule et des spermicides, sur les conseils de ma voisine, la sage-femme ».

Le discours de Fatima, est récurrent. Aujourd’hui, les pratiques protégées restent très aléatoires, utilisées de façon irrégulière, et particulièrement dans des lieux comme la rue, les hôtels, les bars. Le préservatif est au cœur des tractations, mais aussi des exigences de certains clients. Certains travailleur-e-s du sexe, peuvent être plus conciliants à l’égard des clients considérés comme des « amis ».

L’argent et la concurrence déloyale peuvent ainsi dissuader certains travailleur-e-s du sexe, d’user du préservatif, même s’ils sont conscients et informés des risques de maladies. Zouzou (bôite de nuit et bar), disait : « A chaque fois, qu’on est avec un homme, on court un risque. La seule protection, c’est de refuser tout rapport sans préservatifs. C’est ce que nous faisons, ou du moins, ce que j’essaie de faire. Mais j’avoue que ce n’est pas toujours possible. Il y a des clients qui te disent que s’ils sont assis là avec moi, et prêts à me donner une telle somme, ce n’est pas pour que je lui mette un bout de caoutchouc. Alors, je peux refuser un, deux, trois clients, mais au bout du compte, il faut bien que j’accepte. De toutes les façons, si moi, je n’accepte pas, il y a plein d’autres femmes qui seront ravies de le faire pour des sommes qui valent la peine. Et je serai la seule perdante. Ce qu’il y a de plus difficile et gênant dans la négociation avec le client, ce n’est pas tant le prix de la passe. Cette question se règle généralement très vite. Le plus dur, c’est cette histoire du port du préservatif. On ne sait quelle sera la réaction du client. Il faut trouver la manière et les mots pour le dire. Je ne te cache que parfois, bien que nous ayons envie de poser la question, on n’ose pas de peur que le client se fâche… ».

Chez certains travailleurs du sexe, la possession du préservatif, peut jouer en sa défaveur, et constituer un risque face à la police qui peut l’arrêter pour racolage. Ici aussi, les bons clients, considérés comme des personnes de confiance, semblent dispensés de l’usage du préservatif. De nouveau, les pratiques protégées semblent connaître des irrégularités et des moments de « répit » selon le type de client. Laeticia disait : « Pour le préservatif, il ne faut pas que la police le retrouve sur moi. Sinon, c’est la preuve du racolage. Si toi, tu circules la nuit, et qu’on te retrouve avec des préservatifs, tu risques d’être arrêté. Alors, j’évite de circuler avec des préservatifs. Donc, je demande aux clients d’en ramener. C’est plus sûr. Les clients, eux, ne sont pas contrôlés par la police. Ce sont, nous, les prostitués, qui sont visé le plus. Pour l’utilisation du préservatif, cela dépend du client aussi. Il y a ceux qui ne veulent pas. Ce qui les intéresse, est l’acte lui-même. Ils s’en foutent s’ils vont attraper le sida ou pas. Quand ils apprennent, qu’ils l’ont, alors, c’est à ce moment qu’ils se lamentent sur leur sort. Cela dépend aussi du type de client. Les amis, on peut leur faire confiance. C’est une question de confiance. Mes clients n’oseraient jamais me contaminer s’ils sont malades. J’ai confiance en eux. Un client malade, je le sens. J’ai un nez pour ça ».

Deux éléments essentiels semblent récurrents parmi les travailleurs du sexe, qui autorisent la distance et le détachement volontaire avec le préservatif : la confiance à l’égard de certains clients, et la quête du plaisir sexuel ne pouvant être obtenue que sans préservatif chez une autre catégorie d’entre eux. Hélène disait : « C’est pour cela que je t’ai accompagné à l’hôpital, la dernière fois. Je voulais que tu me donnes des préservatifs, puisque tu me les as proposé. (Il s’adresse à l’enquêtrice). Il ajoute : « Il y a des clients à qui je peux faire confiance. Avec eux, je n’utilise pas le préservatif, s’ils le demandent. Mais sinon avec d’autres, je me protège. Cela dépend. Il y a des clients qui n’aiment pas. Ils préfèrent la « chair ». Ils ne ressentent aucun plaisir avec un préservatif. Ils viennent chercher le plaisir chez moi, et moi, je leur impose ! Tu es folle, toi ! En plus, sans préservatif, c’est plus cher. Quand je finis mon acte, je me lave. Quand c’est dans une voiture, j’emmène avec moi une bouteille d’eau. Et un gang. Sinon, si c’est une maison ou un hôtel, la douche est automatique ».

L’usage ou non du préservatif se construit dans le rapport prostitutionnel. Les entretiens montrent bien que le client reste un acteur central qui a son mot dire concernant les pratiques protégées. Les demandes insistantes d’une catégorie de clients pour que le rapport sexuel se fasse sans préservatifs, dévoilent bien que les campagnes de prévention n’ont eu aucun impact sur cette catégorie de la population.

L’acquisition de préservatifs dans les pharmacies, ne semble pas toujours aisée, particulièrement quand on a le statut de travailleur du sexe. Ici aussi le stigmate à l’égard de ces hommes qui tentent de se procurer le préservatif, joue en faveur de la dissuasion parce qu’il n’est pas toujours reconnu dans la société, comme un moyen de prévention. Espoir disait : « Le préservatif m’accompagne à chaque acte. Je ne fais rien sans préservatif. Celui qui ne veut pas, c’est son problème. Je suis jeune et je ne veux pas mourir maintenant. Même si j’ai des tas de problèmes. Ce n’est pas facile d’aller acheter dans une pharmacie. On est regardé de façon bizarre. Mais j’arrive toujours à en avoir. Ou bien par les associations ou bien j’envoie quelqu’un à la pharmacie, ou bien des collègues qui m’en procurent et souvent les clients en ont. Mais je ne vais jamais chez la pharmacie, les acheter. J’en ai trop souffert. Le pharmacien a un regard accusateur. Leur regard me gêne. S’ils ne disent rien, ils le disent avec le regard ou avec des gestes. Avec un sourire moquer souvent ».

Notre recherche montre bien qu’il s’agit moins d’une question strictement liée à l’information et à la connaissance des préservatifs parmi les travailleur-e-s du sexe. Mais l’enjeu de l’usage du préservatif se situe de façon essentielle au niveau des rapports avec les clients, de la reconnaissance sociale des pratiques protégées dans la société, et donc de la lutte contre la stigmatisation de ceux ou celles qui veulent s’en procurer. Il semble donc réducteur d’opérer une fixation uniquement sur les travailleur-e-s du sexe.


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