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Coordination scientifique

Mohamed Mebtoul (responsable du groupe de recherche en anthropologie de la santé- GRAS- Université d’Oran)

Avec la collaboration de

Aouari Abdelkrim (sociologue, GRAS)
Tennci Leila (pyschologue, GRAS)
Sidimoussa Leila (sociologue,GRAS

II- ENTREE DANS LE TRAVAIL DU SEXE

1-La captation

L’entrée dans le travail du sexe n’est jamais fortuite, spontanée ou individuelle. Elle s’opère toujours par la médiation de personnes ou de réseaux relationnels qui n’hésitent à capter la « nouvelle » travailleuse du sexe confrontée à l’isolement social. En ce sens, l’entrée dans le travail du sexe se présente comme une construction sociale. Le jeu social devient prégnant pour convaincre la femme d’assurer le travail du sexe. Il s’agit moins de lui imposer brutalement son insertion dans le « Milieu » que d’user de l’arme de la promesse centrée sur l’argent qu’elle pourra gagner ou sur une possibilité de mariage, etc.

La rencontre avec « l’autre » est évoquée de façon récurrente par les travailleuses du sexe. Ces médiations sociales sont diversifiées : réceptionniste d’hôtel, copine, ancienne prostituée, patronne d’une maison de passe, proxénète, patron d’un bar, etc. Le mode d’entrée dans le travail du sexe est toujours opéré sous influence sociale. Autrement dit, les rapports qui vont se nouer entre la « nouvelle » et les autres, sont décisifs, dévoilant bien que son intégration dans le travail du sexe émerge toujours à partir d’un réseau relationnel.
Il est indéniable que l’argent est une dimension importante dans les interactions entre la « nouvelle » et les autres acteurs sociaux qui sont en général déjà impliqués dans le milieu de la prostitution.

Salima exerce le travail du sexe dans un appartement d’une femme propriétaire qui capte les femmes et recrute les clients. Elle décrit bien son mode d’entrée dans le travail du sexe. « La première fois que j’y suis allée, c’est après que mon fiancé m’a quitté. Mes deux copines dont je t’ai parlé avant, venaient me voir tous les jours pour me consoler. Elles me ramenaient à manger et me dépannaient en argent. Elles ne manquaient pas d’argent. Je leur ai dit : « comment vais-je faire pour vous rembourser » ? Elles m’ont dit que c’est très facile et je n’avais qu’à accepter d’aller avec elles chez Mama Mouna que je connais de réputation. Oui, elle est connue pour être une propriétaire d’une maison de rendez-vous. Un merkaz, comme on dit. Elle habite un appartement dans l’un des plus beaux immeubles du quartier Miramar(Oran). Nous sommes partis au début de l’après-midi, un jour de semaine. Un superbe appartement, juste au premier étage. Un F3 joliment meublé, bien équipé et très bien rangé.

La dame dont l’âge ne dépasse la cinquantaine, est très élégante en tenue traditionnelle. Quelques minutes après, elle commence à me raconter quelques épisodes de sa vie comme si elle me connaissait depuis longtemps. On a vite sympathisé. Elle m’a expliqué comment elle a réussi malgré les temps durs, à avoir cet appartement en plein centre ville et mener un tel train de vie, elle qui a tout vu et tout fait dans ce bas monde. A la fin de l’après-midi, deux hommes sont venus. Ils étaient attendus. Ce sont des habitués du lieu. Ils connaissaient bien mes deux copines. Ce sont des clients. Ce qui m’a étonné, c’est que les deux hommes embrassaient à tour de rôle les deux femmes.

Ensuite, ils se sont enfermés tous les quatre dans une même chambre. Ils sont restés une heure. Les deux hommes sont partis. Mes deux copines étaient heureuses. Elles venaient de gagner ce soir là, en l’espace d’une heure seulement, 3000DA. La patronne m’a dit juste avant de partir que moi aussi, je peux gagner beaucoup plus qu’elles si je le voulais parce que je suis belle et nouvelle. Il suffit que je retourne la voir le lendemain. Les gens courent après les nouveautés.

Tout ce qui est nouveau, se paie cher, très cher. Le lendemain, mes copines m’ont amené chez la coiffeuse. On lui a dit que c’est Mama Mouna qui m’envoie pour qu’elle s’occupe bien de moi. Elle m’a convaincu de changer la couleur de mes cheveux. « Le jaune fait vendre », insistera la coiffeuse ».

La captation peut aussi s’opérer par le chantage face à une femme qui tente de cacher une grossesse non désirée. L’usage du chantage est d’autant plus efficace dans une société locale où tout peut se savoir rapidement.

Il s’agit donc d’étouffer l’affaire en échange d’un recrutement de la femme au sein de la maison de passe. La femme enceinte déjà fortement culpabilisée, ne peut que céder face à la peur du scandale et du déshonneur de sa famille. Une femme qui a osé transgresser les normes dominantes de la sexualité, et ne pouvant pratiquer l’avortement, est déjà une potentielle prostituée dans la société.

Leila est donc contrainte de fuir le domicile familial en raison d’une grossesse non désirée, tout en étant vierge. Malgré toutes ces tentatives, elle ne peut donc avorter. La peur et la honte à l’égard de son frère qui est juge, la conduisent à louer une pièce au village de Béni-Saf où elle résidait avec sa famille.

« J’ai loué une pièce chez une femme à Béni-Saf. J’avais sur moi en sortant de la maison, 2 millions de centimes. Je suis une couturière et les robes de mariage sont très demandées. Le montant de la location était de 2000 DA par mois. Je ne sortais pas du tout de la chambre. Je ne pouvais pas oser mettre mon nez dehors, de peur que quelqu’un m’aperçoivent et informe mon frère qui serait venu me chercher.

D’ailleurs, la bonne femme, propriétaire a très bien compris. Elle n’a pas hésité à me soumettre à un odieux chantage. Elle a d’abord usé d’insinuations, de menaces à peine voilées. Elle me disait : « tu sais, ce n’est pas parce que tu ne sors pas dehors que personne ne peut savoir. Le mur n’a pas que des oreilles. Il a des yeux aussi ». Moi, j’ai compris tout de suite. Et au lieu de lui donner 200 DA pour la nourriture, je lui donnais 500 DA. Le troisième jour, j’ai compris que je n’ai pas affaire à une femme qui gagne sa vie en louant une pièce de sa maison. Mais qu’elle faisait autre chose.

Elle recevait des hommes et des femmes qui passaient la nuit à boire et à manger. Et depuis, je ne dormais plus. Je voulais partir. Mais elle ne m’a pas laissé. Elle savait mon secret et elle menaçait d’informer mon frère. Un mois plus tard, je n’avais plus d’argent à lui donner. Elle m’a expliqué qu’elle ne peut pas me laisser partir et qu’elle ne peut pas non plus me garder sans que je ne fasse rien pour gagner ma vie. A ses yeux, il n’existe qu’une seule solution qui a selon elle l’avantage d’être facile. Il fallait juste accepter de s’amuser avec ses invités ».

Le contexte dans lequel se construit la rencontre entre la patronne et la femme, structure et conditionne son entrée dans le travail du sexe. Le cadre d’expérience, selon Goffman, met les deux catégories d’acteurs dans une relation inégale et asymétrique.

La propriétaire est dans une position de force favorable qui lui permet soit par le chantage ou par l’argent, de capter des travailleuses du sexe. Au moment de l’entrée dans le travail du sexe, ces femmes confrontées à l’isolement social, montrent bien que leur marge d’autonomie est faible. Elles se perçoivent au début comme des victimes. Elles intègrent un jeu social dont elles ne maîtrisent pas encore les astuces du métier.

Pour la majorité d’entre elles, le contrôle de l’activité du sexe n’est pas de leur ressort, au moment de leur insertion professionnelle. Elles affrontent les multiples incertitudes du métier. Elles apprennent progressivement à connaître les stratégies de celles ou de ceux qui les recrutent.

Souad, travailleuse de sexe dans un hôtel, a quitté la ville de Relizane, en raison du divorce refusé par ses frères. Elle décide de venir à Oran pour chercher du travail. Elle erre dans la ville qu’elle ne connaît pas. Elle est captée par le réceptionniste d’un hôtel qui n’hésite pas à user ici du chantage sexuel et financier. Elle décrit la stratégie déployée par le réceptionniste, pour la persuader d’intégrer le travail du sexe.

« Je lui ai dit que j’ai besoin de travailler, mais surtout d’un lieu où dormir la nuit. Il m’a dit : « tu sais l’hôtel affiche tous les jours complets. Le patron le sait bien. Il se rendra compte si je te donne une chambre pour la nuit. Je dois le payer, et malgré, cela, je risque de perdre mon travail. Mais pour toi, j’accepte de courir le risque pour cette nuit ».
Le soir, il m’a ramené un sandwich. Nous avons discuté un peu. Le lendemain, il m’a réveillé. Il s’est servi de son double. J’ai sursauté quand je l’ai vu au bord du lit. Il m’a tout de suite rassuré en me montrant un plateau sur la table de nuit. Pour la première fois de ma vie, on me sert un petit déjeuner au lit. Je n’avais jamais pris de jus d’orange le matin, après le café. J’ai été étonnée qu’il me traite de cette manière. Après, il m’a dit que désormais, je devais me débrouiller.
Je lui ai dit que je n’ai pas où aller et que je ferai tout ce qu’il voudra pourvu qu’il me laisse passer une autre nuit, même dans le couloir de l’hôtel, pourvu que je ne sois pas dehors. Alors là, il m’a pris au mot. Il m’a dit : « tu es sûre que tu feras tout ce que je te dirai ». J’ai dit oui. Mais moi, je pensai faire n’importe quel travail. Mais il avait autre chose en tête. Quand j’ai voulu reprendre mon sceau et mon balai, il n’a pas voulu. Il m’a donné de l’argent pour aller prendre un bain et il m’a accompagné chez la coiffeuse. Elle m’a transformé. Il est venu me récupérer. Il était très content du résultat. On a fait les boutiques. Il m’a choisi une belle robe. Je ne voulais pas, mais il a insisté. Une fois à l’hôtel, il m’a remis la clef de la chambre. Il m’a demandé de mettre mes nouveaux habits et de l’attendre. Il est venu vers 10 heures. Il sentait l’alcool. Il m’a dit : « regarde. Tu es une autre femme, maintenant. Tu n’as rien à voir avec Yamina (mon vrai prénom). A partir d’aujourd’hui, tu vas porter de nouveaux habits, une nouvelle coiffure, plein de maquillage et un nouveau nom. Tu vas l’appeler Soussou. Tu vois, j’ai dépensé une fortune pour toi. C’est de l’argent que j’ai pris dans la caisse qu’il va falloir rendre au plus vite. Tu peux me le rendre et on peut tous les deux, gagner beaucoup d’argent, si tu fais ce que je te dis. D’abord, il faut que tu prennes un verre de vin avec moi ». Je n’ai pas voulu : « je lui ai dit que c’était interdit ». Il a insisté pour un verre. Il m’a parlé des bienfaits de l’alcool : la bonne humeur, l’ambiance, oublier les soucis, se débarrasser de la timidité, se sentir bien. Tu imagines le reste… Bien que j’étais au chaud, bien propre, bien habillée, avec une nouvelle jolie tête. J’étais triste. Ce n’était pas moi. J’étais en train de mourir une seconde fois. Il faut que j’apprenne à devenir une autre
».

L’entrée dans le travail du sexe dévoile combien il est important de prendre en considération les rapports construits socialement avec d’autres acteurs qui, eux aussi, à leur manière, sont au cœur de la relation prostitutionnelle.
Il n’ y a pas de prostitution en soi. Elle ne le devient que par les situations et les interactions que la femme est souvent contrainte de nouer pour fuir l’isolement et la solitude. Il y a aussi la peur de dormir dehors ou de tenter tout simplement de gagner sa vie. Les récits montrent bien que son intégration dans le milieu est toujours l’objet de tractations, de stratégies de celles ou de ceux qui souhaitent qu’elle exerce ce travail dans un objectif souvent mercantile. Les situations diversifiées rencontrées dans notre enquête, révèlent que l’entrée dans le travail du sexe recouvre nécessairement des facettes plurielles et hétérogènes. Mais l’insertion professionnelle de ces nouvelles travailleuses du sexe, s’opère rarement pour le plaisir. Il y a au contraire, chez beaucoup de ces femmes, une sensation de passer à une toute autre vie.

Constatant que dans la société, l’emploi pour les femmes, peut se monnayer en échange de l’acte sexuel, Manel, divorcée, exerçant aujourd’hui à Tamrasset, a privilégié de façon explicite la prostitution au harcèlement sexuel qui la rendrait dépendante de ses employeurs.

Dans son récit, elle montre que le travail du sexe a représenté, à ses yeux, une forme relative d’autonomie. Elle indique que son réseau relationnel s’est constitué dans les salons de coiffure qui représentent des espaces stratégiques dans la captation des travailleuses du sexe.

« Je suis restée à la maison sans rien faire. De temps en temps, je sortais pour me balader ou rendre visite à des amies. Tu comprends ! Je commençais à faire des connaissances à travers les salons de coiffure. Et c’est là que mes contacts ont eu lieu avec des filles et des patronnes. J’ai eu de la chance. J’ai fait la connaissance d’une patronne originaire d’Oran. Elle m’a dit que si j’ai du courage, elle avait un coin à me louer. J’étais une fille dynamique. J’avais aussi le sens du commerce. Et c’est comme cela, que je suis rentrée dans le monde de la prostitution.
Par expérience, avant que je ne commence la prostitution, j’ai voulu travailler. Mais à chaque fois, que je me rendais chez quelqu’un pour demander du travail, le propriétaire voulait abuser de moi. Il me faisait du chantage. Pour moi, c’est une forme de prostitution. Alors, il vaut mieux aller la pratiquer directement et avoir de l’argent, et personne ne me donne d’ordres
».

Mais l’entrée dans le travail du sexe peut recouvrir d’autres formes plus raffinées, plus galantes, plus subtiles, plus réflexives des rapport prostitutionnels, imposant au départ des invitations dans les restaurants, des cadeaux, et se concluant généralement dans des appartements luxueux. Cette captation s’opère en général à partir des cités universitaires.

Nadia, étudiante, décrit son mode d’insertion dans le milieu de la prostitution : « Ma copine avait une cousine plus ancienne dans la cité. Elle était en 3ème année de biologie. Nous étions avec ma copine, en 1ème année de droit. Cette cousine s’est arrangée pour avoir avec elle dans sa chambre, ma copine qui m’a offert de m’héberger. Sa cousine sortait beaucoup le soir avec les hommes de tout âge. Et elle nous racontait. Il m’est arrivée de rester quelques minutes avec elle, à la porte de la cité, le temps que son copain arrive. Un de ses copains m’a remarqué et a insisté pour me connaître. Ma copine m’a convaincu d’accepter son invitation. « Viens et tu verras, toi-même que c’est un homme courtois et très gentil ». Dès notre première rencontre, pour un déjeuner à la pêcherie, j’étais conquise. C’était la première fois, que je mettais les pieds à la pêcherie, moi qui est née et grandi pas loin d’Oran. L’homme était impressionnant. Il s’est présenté comme un homme d’affaire, marié avec enfants, qui aime la vie et les belles femmes. Il avait un langage franc et rassurant. Il ne te regardait pas d’en haut. Il n’était ni brutal ni arrogant. On a passé un bon moment ! Il nous a acheté des fruits et nous a ramené à la cité universitaire. Nous nous sommes revus plusieurs fois. J’ai mangé avec lui dans des restaurants plus chics.

Nous avons fait les magasins et il m’a acheté une belle robe. Un mois après, il m’a emmené dans son appartement. Il me l’a fait visiter. Il était superbe. Il s’est servi un verre. Il n’a jamais insisté auparavant pour que je boive. Il m’a dit gentiment : « Nadia, c’est à toi de décider. Tu restes dormir ici ou tu retournes à la cité, c’est comme tu veux. Si tu me dis, je te conduits immédiatement ». Je ne savais ce que je voulais. J’allais lui dire, je pars, mais je n’ai pas prononcé ces mots. Je suis restée muette.
Évidemment, qui ne dit mot, consent. Alors, il s’est assis à mes côtés, et il m’a caressé les cheveux. Il m’a ensuite expliqué les règles du jeu. Il m’a dit de ne pas oublier ces trois choses : qu’il est marié et qu’il ne compte pas se remarier et que par conséquent, je dois enlever de ma tête, tout espoir d’un possible mariage ou d’une relation durable. La seconde chose, qu’il est un homme, qui au bout d’un certain temps, a besoin de changer et qu’il faut que j’accepte ce changement et enfin que je sache que s’il est avec moi, c’est pour que je lui donne ce que sa femme ne peut pas lui donner et que je lui offre une ambiance de fête et de joie qu’il n’a pas dans sa maison. Quand il a voulu savoir si j’ai bien compris, j’ai hoché la tête pour dire oui. Il m’a conseillé de boire un verre de pastis. Il avait bon goût. Il m’a ensuite montré la salle de bain. Je n’ai jamais vu de pareille. Il m’a offert un joli chemisier. Et après, tu devines le reste. J’ai perdu ma virginité, ce jour-là. J’ai tout fait la première fois avec lui et j’étais heureuse de le faire. En plus du cadeau, il m’a donne le matin, 2000 DA
».

A l’autre extrême, l’entrée du travail du sexe peut se construire à partir de l’errance dans la rue. Pour rompre avec le statut de sans domicile fixe, certaines n’hésitent pas à passer par la médiation de travailleuses du sexe expérimentées, à s’insérer dans le milieu de la prostitution où la rue fait office d’espace de captation de la clientèle.

Le type d’insertion professionnelle de ces femmes est indissociable de la forme des rapports prostitutionnels. Le mode d’entrée dans le travail du sexe, produit des mondes sociaux de la prostitution extrêmement différents et surtout inégaux.

Khadidja est travailleuse du sexe dans les rues d’Alger. Son mari a été tué par les terroristes. Deux enfants à charge, elle assure le double emploi : la journées, elle est femme de ménage, et la nuit, travailleuse du sexe. « Il y a six ans de cela, quand j’ai été mise dans la rue et qu’on a placé mes deux enfants dans un centre. Je dormais du côté de la place Audin. Là-bas, il y a des familles entières qui dorment dehors. Les autorités ne font rien.
Nous, les sans domicile fixe, nous sommes abandonnés par l’Etat. On rapporte rien au pays…C’est là que j’ai réalisé qu’il me fallait affronter le monde de la rue. Que j’ai perdu ma maison et mes enfants à jamais. Que j’étais une fille de la rue (en arabe : bent ezenka). Je voulais mourir. J’ai même pensé à me tuer. J’en avais plus que marre.

Tous les jours, il fallait trouver un endroit pour dormir. Et le comble, c’est qu’à la place Audin, il ne faut surtout pas dormir à la place des autres. C’est le boulevard des sans abris. Alors je me suis dit qu’il fallait que je trouve un moyen pour ne pas dormir dans la rue. Me prostituer (en arabe : Nekheb), c’est la meilleure façon de passer la nuit dans un lit, une voiture, un cabaret, n’importe où, mais pas dans la rue. Et pas toute seule, et si en plus de cela, je suis payée, c’est encore mieux. Je vends mon corps. C’est le mien. Je suis libre. Je n’ai pas de mari. Ceux qui prétendent être des musulmans, l’ont tué.
Je suis parti du côté de la place des martyrs. J’ai repéré des femmes en train de se prostituer. J’ai sympathisé avec l’une d’entre elles qui a eu pitié de moi quand je lui ai raconté mon histoire.
Finalement, elles ne sont pas toutes salopes. Ce sont les hommes qui sont des salopards. Elle est devenue mon amie et elle m’a aidé à entrer dans le milieu de la prostitution. Et pour me prouver sa bonne foie, elle m’a même passé un client. Elle le connaissait très bien. C’était pour que j’aie confiance. Elle savait que la première fois, c’est toujours difficile
».

Tout en étant chanteuses dans un cabaret, Ahlam assure aussi le travail du sexe. L’espace socioprofessionnel est en effet propice pour une insertion dans le milieu du travail du sexe. Même s’il s’agit de l’assurer de façon occasionnelle et sélective, pour un besoin urgent d’argent. Chanteuse avant tout, refusant l’étiquetage stigmatisant de « putain », Ahlam admet pourtant ce double emploi.

Ahlam, divorcée, exerce en premier lieu le métier de chanteuse dans un cabaret d’Alger : « Avant tout, je suis chanteuse de raï. J’ai réalisé que j’avais ce don depuis l’âge de huit ans. J’ai beaucoup travaillé dans les cabarets. Je travaille toujours dans un cabaret. Je me suis stabilisée en quelque sorte. Mais aujourd’hui, je chante et je reçois des rechquates. Cela peut arriver jusqu’à 2000 DA la soirée. Il m’est arrivé aussi de passer la nuit avec des clients après les heures de travail au cabaret. Mais ça été avant que je rencontre mon protecteur. Je ne sais pas si on appelle cela de la prostitution. Je venais de divorcer. Ma fille était restée avec son père. Je me suis retrouvée toute seule. J’avais besoin d’argent. Il fallait envoyer de l’argent à la famille. Mon frère m’a demandé de rentrer à Mostaganem. Mais j’ai refusé. Si j’étais rentrée, je n’aurai pas pu chanter. Ici, je me sens libre. Depuis que j’ai rencontré mon ami, je ne le fais plus. La première fois, je l’ai fait dans un cabaret où j’exerçais effectivement la chanson. Un client est venu me voir. Il m’a payé une bière. Il m’a proposé de m’emmener chez lui pour terminer la soirée et passer la nuit avec lui. En contrepartie, il m’a proposé 3000 DA. J’ai accepté. Je le répète. Je suis une chanteuse et pas une pute. De temps à autre, quand un client se présente et que j’ai besoin d’argent, je le fais, le temps de sortir de la crise. Tout le monde le fait ici… Bien sûr, j’avais mes conditions. Il ne s’agit pas de partir avec n’importe qui. Je ne faisais jamais cela dans la rue ou dans la voiture. J’ai une dignité tout de même. Mon client a été un directeur d’entreprise. Il a été gentil avec moi. J’ai fait ce qu’il m’a demandé. Et il m’a accompagné à l’hôtel ».

Il semble difficile d’établir une frontière distincte et claire entre prostitution occasionnelle et permanente, tant l’activité du sexe est mouvante et cachée. Elle est enfin très irrégulière selon les périodes de l’année, concernant la captation des clients. Pour les travailleuses du sexe qui exercent dans les maisons closes, l’insertion professionnelle est volontaire et réglementée.

Fatima exerce à présent dans une maison close d’Oran. Après avoir été battue violemment par son mari, elle décide d’intégrer au départ la maison close de la ville de Béchar. Elle disait : « A chaque fois, qu’il rendait visite à sa mère, mon mari revenait tout remonté contre moi. Il commençait à crier et à me battre. Il me frappait comme si j’étais un homme : des coups de poing et des coups de poing. Cette dent, c’est lui. Cette cicatrice que tu vois sur l’épaule, c’est encore lui : un coup de couteau.
Heureusement, qu’il ne m’a pas touché le visage. Une fois, il a failli m’étrangler avec ses mains. Le médecin a vu les marques. Je lui ai dit que j’avais les angines. Il m’a dit que je l’ai échappé de justesse. Alors il fallait que je le quitte avant qu’il ne provoque un drame.

Non ! Je n’ai pas déposé plainte. Je l’ai quitté. J’ai perdu sept ans de ma vie. Heureusement, que je n’ai pas eu d’enfants. On a tout fait pour en avoir, mais Dieu n’a pas voulu. J’ai alors carrément opté pour le bordel de Béchar Au fort Lotfi. C’est un bordel réservé aux militaires. J’y suis restée pendant deux ans durant les années 93, 94 et 95. J’ai ensuite quitté Béchar pour être proche de ma fille.

A mon retour à Mostaganem, j’ai écrit une lettre au procureur pour entrer dans une maison close. J’ai été convoquée par le commissariat. J’ai été fichée. Vingt jours après, j’ai reçu un arrêté du wali.
Là, j’ai franchi le pas du non-retour. J’ai sali mes papiers. (en arabe : ouass kwaghti). J’y suis restée deux ans. La maison close a fermé en 2002 pour des raisons liées à l’ancienneté des constructions en ruine. Je suis allée à Béchar, Annaba et je suis à Oran, depuis 2003
».

Les travailleurs du sexe évoquent leur mode d’insertion dans la prostitution, de façon plus sereine, plus volontaire, et plus libre.
La rue représente souvent leur premier lieu de captation de la clientèle. Mais ils optent pour les quartiers aisés d’Alger, pour des raisons de sécurité.

Les homosexuels

Takfarinas disait : « Quand je suis arrivé à Alger, j’ai erré dans les rues la nuit et j’ai observé comment cela se passait. J’ai eu besoin de personne après. J’ai commencé alors à avoir des copains. Les amis, c’est important. On partait du côté du port. Ils m’ont alors proposé un client. C’est comme cela que j’ai commencé. Ce premier client, il ne m’a pas fait peur du tout. Il m’a d’abord donné un gâteau. On a bu un peu et on est passé à l’acte. Et maintenant, on est très copain. Après j’ai eu un client sénégalais. Celui-là était très chaud. Il m’a bousillé le « derrière ». J’ai saigné ce jour-là. Mais mes amis m’ont soigné avec de la compresse et de l’alcool pour ne pas avoir d’infection. C’est comme cela que j’ai débuté dans la prostitution ».

Le premier client peut jouer un rôle facilitateur pour le nouveau travailleur du sexe. Le rapport paternaliste qu’il peut nouer avec le prostitué, est souvent perçu par ce dernier, comme étant important pour la poursuite de son activité.

Momo disait : « A 17 ans, quand je suis sorti de la maison, j’ai fait la connaissance avec une bande de copains qui connaissaient déjà le milieu de la rue et de la prostitution. C’est eux qui m’ont initié.

Surtout que j’avais les qualités qu’il fallait. Ils disaient que j’étais un « ataye », (homosexuel). Que je faisais des gestes de femmes. Que j’étais fait pour ce métier. Que c’était plus facile pour moi.
C’est vrai que je n’ai jamais été attiré par une fille. Mais il y a un garçon qui a joué un grand rôle dans ma vie. C’est avec lui que j’ai appris que j’étais homosexuel. J’étais très amoureux de lui. Et lui aussi. Il me protégeait. On racolait ensemble. La première que j’ai fait, c’était du côté du tunnel de la faculté à Audin.
C’est le quartier connu pour la prostitution masculine. Mon premier client était un homme de 50 ans. Il a été très gentil. Je tremblais comme une feuille. Il avait senti que j’avais peur. Que je n’avais pas l’habitude. Il m’a pris dans ses bras comme on prenait un bébé pour le consoler, parce que sur le coup, j’ai éclaté en sanglots.

Il n’a rien voulu faire tout de suite. Il a été compréhensif. Il m’a donné 600 DA. Et il m’a libéré. Le lendemain, il est revenu me voir pour me demander si j’allais bien. Il m’a donné 1000 DA et m’a offert une bouteille de parfum. Je me rappelle que mon compagnon était jaloux.
Il est revenu me voir par la suite. J’ai pu enfin coucher avec lui sans problèmes.
Au fait, tout dépend de la première fois. Moi, en tout cas, mon premier client m’a aidé à entrer dans ce milieu. Il me l’a fait aimer. Il ne m’a pas brusqué. Il s’est comporté avec moi comme un père (sic!). Alors, je me suis habitué peu à peu
».

Les travailleurs du sexe évoquent, au-delà du service sexuel, l’amour et l’attachement qui peuvent se produire durant leurs différentes rencontres. L’argent est certes important. Mais il se conjugue aussi avec l’opportunité de nouer des liens sociaux avec certains de leurs clients.
La quête de l’affection et de la reconnaissance sociale semble très prégnante parmi les travailleurs du sexe qui vivent en rupture avec leur famille.

Catherine racontait : « A 13 ans, je me suis sauvé de la maison avec quelqu’un qui avait à l’époque, 23 ans. Il m’a tout donné.

En fait, c’était mon protecteur. Il me protégeait contre tout ce qui pouvait m’arriver. Dès, que j’avais un problème avec mon père, j’allais vers lui. Je suis resté avec lui. Nous avons couché ensemble. C’est mon premier amour jusqu’à aujourd’hui.
Actuellement, il est en prison. Cela fait un mois. Je l’aime. Il me manque. C’est mon mari. Dès qu’il sort de prison, nous allons nous installer quelque part ensemble. C’est pour cela que je me suis mutilé le bras avec des lames à rasoir. J’ai écrit son nom sur ma peau. Il est très jaloux. Et il a peur pour notre réputation. Pendant qu’il est en prison, je le rassure en lui disant que je suis avec son ami. Cà c’est pour mes amours. Quant à mon premier client, c’était à Aïn Nar, sur un boulevard, dans la banlieue d’Alger. J’avais aussi 14 ans. J’ai négocié pour la première fois avec mon client. Il fallait le faire. Je l’avais pris comme une aventure. Il m’avait proposé 4000DA. Six mois après, Il est revenu me draguer. Cette fois, il m’avait proposé l’hôtel à 10000DA. J’ai accepté et j’ai gagné beaucoup d’argent. Mais je m’attache vite aux gens qui me font du bien. Je me suis attaché à lui et ça été très difficile de m’en séparer
».

On peut rappeler que les modes d’entrée dans le travail du sexe sont pluriels et diversifiés selon la situation sociale de la travailleuse du sexe, les types d’interaction et le lieu socioprofessionnel.
Autant d’éléments qui conditionnent souvent la forme du rapport prostitutionnel.

Le travail de sexe produit donc des mondes sociaux hétérogènes et inégaux qui ne sont pas uniquement du ressort de la travailleuse ou du travailleur du sexe, mais impliquent de façon active d’autres acteurs sociaux (client, copine, ancienne prostituée, réceptionniste d’un hôtel, patronne d’une maison de passe, etc.).
Il s’agit de voir à présent comment la travailleuse ou le travailleur se transforme en un acteur dans l’exercice de son métier. Devenir acteur, c’est aussi apprendre à se mettre en scène, à se préparer pour le « spectacle »…A suivre

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