Fadhma N’Soumer, le troisième film de Belkacem Hadjadj après Machaho (1995) et El Manara (2004) évoque la résistance de la Kabylie à l’invasion française au XIXème siècle. Sa première projection à la Cinémathèque d’Alger jeudi soir a suscité l’enthousiasme de la salle. Certains critiques pointent pourtant le manque d’ambition et de vision de ce film. Ils nous expliquent leur point de vue. 

Après Fadhma N’Soumer en feuilleton à la télévision et au théâtre, c’est à Belkacem Hadjadj de nous présenter sa vision de l’héroïne kabyle au cinéma. Dans le cadre du Cinquantenaire de l’Indépendance, le réalisateur s’est emparé de ce personnage mythique qui a initié, avec Chérif Boubaghla, la révolte de la Kabylie contre l’envahisseur français. « Fadhma N’Soumer n’est pas un film historique mais un film de fiction inspirée d’une histoire vraie », a tenu à préciser Belkacem Hadjadj au cours du débat qui a suivi la projection à la Cinémathèque d’Alger.

A en croire les hourras et les applaudissements retentissants lors de cette première projection, le 16 octobre, le film a trouvé son public. Certains critiques et cinéphiles ne partagent cependant pas cet enthousiasme. C’est le cas d’Abdenour Hochiche, organisateur des Rencontres cinématographiques de Bejaia, croisé à la sortie de la séance de vendredi, et de Samir Ardjoum, critique cinéma à El Watan Week end et Africulture, qui a vu le film en mai dernier.

 

Qu’avez-vous pensé du film de Belkacem Hadjadj et de sa manière de traiter le mythe de Fadhma N’Soumer?

Abdenour Hochiche : Je ne me suis pas ennuyé pendant le film, pourtant j’ai toujours un peu peur des films réalisés à l’occasion des cinquantenaires. J’ai cependant trouvé qu’il y avait un problème de rythme. On se demande où veut en venir le réalisateur. C’est souvent le problème des films qui mélangent le côté historique et la romance. Belkacem Hadjadj a du mal à installer son héroïne et peine encore plus à se concentrer sur la romance entre ses deux personnages. Il faut ajouter à cela que le personnage de Boubaghla n’est pas très crédible. C’est dommage, parce que Belkacem Hadjadj sait faire des films simples, pourquoi alors rajouter comme cela de la science fiction ? Il n’a pas su nous raconter la petite histoire dans la grande.

Samir Ardjoum : Je pense que la force du cinéma, c’est de travestir la réalité de manière à définir le regard de l’auteur sur sa société. Les cinéastes ne sont ni sociologues, ni archivistes, juste des spectateurs qui racontent leur imaginaire voire leurs fantasmes. Maintenant, ce qui me gêne avec le film de Belkacem Hadjadj, c’est qu’il n’y ait aucune allusion au présent. Fadhma N’Soumer n’est pas un film qui regarde les problématiques de l’instant T, juste un film qui revient à une autre Histoire sans pour autant dresser des ponts avec notre société actuelle.

Samir Ardjoum, sur votre page Facebook, vous écrivez que montrer ce genre de film aux lycéens peut s’avérer néfaste dans leur rapport au cinéma [des projections-débats « spéciales lycée » sont en effet prévus dans les villes où le film est à l’affiche, ndlr]. Qu’entendez-vous par là ?

Samir Ardjoum : C’est néfaste car plus on montre des mauvais films, plus on devient formaté et on accepte avec beaucoup de réserves les œuvres ambitieuses. Ou alors il faudrait leur montrer ce film et ensuite Loubia Hamra [film de Narimane Mari qui raconte, de manière très métaphorique, la fin de l’Algérie française, ndlr]. Et on discute. On fait un montage de ces conversations. Il faut donner le champ et le contrechamp. C’est important.

En élargissant au cinéma algérien en général, trouvez-vous que les thématiques historiques sont trop présentes aujourd’hui ? Y a-t-il de la place pour d’autres sujets dans le cinéma algérien ?

Abdenour Hochiche : Cette année il y a eu plusieurs biopics historiques liés à la célébration du Cinquantenaire de l’Indépendance : Zabana, Ben Boulaid, et d’autres encore sont en train de se faire. C’est normal qu’on fasse des films historiques de la sorte, mais c’est dommage que tout le monde verse dans ce genre. Pourquoi se concentrer uniquement sur la période de l’Indépendance ? Il y a des questions à poser que le cinéma algérien n’aborde pas, telles que les perspectives et l’avenir de l’Algérie indépendante. En même temps, quand on voit la réaction du public à la fin du film, on constate qu’il y a une envie de ce genre de films. Cela montre que nous sommes encore dans la glorification de nos héros et de notre histoire.

Samir Ardjoum : Ça ne me dérange pas que l’on réalise des films sur la guerre de libération ou la guerre civile des années 90, ce qui me gêne, c’est l’absence d’ambition dans la mise en scène. Un film doit être le reflet de son époque. Un film ne doit pas ressembler à une vitrine où l’on conserve des reliques. Un film s’évade, se perd, retient son souffle, jouit. En Algérie la plupart des films sont asexués.

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