A tant désespérer de voir un jour dans un pays musulman les premiers signes d’un réveil sérieux, les plus pessimistes des penseurs sont sur le point de jeter l’éponge. Chez nous, entre les conservateurs qui veulent régenter jusqu’à la tenue vestimentaire et les progressistes qui essaient de  rattraper le temps perdu, il y a comme un problème de calendrier et de géo-localisation. Les premiers ont verrouillé dès le XIème siècle les portes de l’ « ijtihad »,  (pensée critique en Islam) et dessinent depuis leur propre planète, les seconds sont dopés au raisonnement logique et gardent les pieds sur terre.

C’est la fameuse dualité entre la foi et la raison ; le religieux et le politique. Les Arabes qui ont fait découvrir à un Occident endormi, les vertus du dialogue entre la foi et la raison n’ont pas pu se l’appliquer à eux-mêmes ; leurs instances religieuses ayant décidé d’y mettre un terme. Ce refus d’exercice de la pensée critique est l’une des raisons du retard accusé par le monde musulman.

Le mot « ijtihad » désigne l’effort de réflexion que doit entreprendre le juriste musulman dans le but d’émettre un avis juridique sur des questions de toutes natures ayant trait à la vie du musulman dans son univers quotidien, local et universel. Il doit favoriser la justice et la miséricorde et lutter contre l’injustice et la corruption.

Dans le droit musulman, il sert à définir des règles générales à partir des sources fondamentales de la législation islamique, ou à donner un avis juridique à partir des fondements de la chariâ. Dans le domaine juridique dans son ensemble, il établit la jurisprudence pour pallier le vide juridique inévitable dans toute société en évolution. C’est donc un outil d’une exceptionnelle importance qui semble avoir fait consensus même chez les penseurs les plus orthodoxes comme Ibn Hazm (XIème siècle, Andalousie)  pour qui : « il consiste à se dépasser intellectuellement pour statuer sur un cas d’espèce au sujet duquel un Texte explicite n’existe pas, en se fondant sur les dispositions de la législation islamique et étant convaincues que celles-ci sont claires et sans ambiguïté et qu’elles sont connues par l’ensemble des savants ».

Ce qui veut dire en clair que, que non seulement il faut être un grand connaisseur de la chose religieuse pour avoir le droit d’émettre un avis juridique, mais qu’il faut aussi avoir un sens aigu de la justice et du bien commun. Faute de quoi on confondrait fatwa et anathème.  Pardon Kamel Daoud !

Chaque pays musulman doit disposer d’un organisme chargé d’établir les avis juridiques ( Dar el Fatwa ) qui viendraient enrichir et compléter la jurisprudence islamique. Cela éviterait les dégâts causés par des charlatans qui interprètent à leur manière ou en service commandé les prescriptions coraniques.

Un imam dont l’intégrité et la foi ne sont pas mises en doute n’est pas nécessairement habilité, loin s’en faut, à répondre aux questions parfois difficiles posées par les fidèles ; qu’il s’agisse de l’observation rituelle ou des questions d’ordre métaphysique ou spirituel. Il doit s’abstenir s’il n’a pas la réponse juste et doit avoir l’humilité et le devoir de diriger les fidèles vers plus compétent que lui.

Prenons l’exemple du jeûne du ramadhan. L’abstinence observée de l’aube au coucher du soleil peut durer jusqu’à 22 heures par jour dans les régions boréales, ce qui humainement est difficile à vivre. Un imam orthodoxe se référant à une lecture littéraliste du Coran maintiendra les 22 heures. Un vrai musulman, fera appel à l’ijtihad et raisonnera par le recours au « qias » ( raisonnement par analogie ), en suggérant, faute de réponse juridique précise, de prendre exemple sur La Mecque en jeûnant durant 16 heures cette année. C’est en l’occurrence l’avis juridique qui a été rendu par « Dar el Fatwa » du Caire. Etant bien entendu, que cet effort de réflexion et de recherche, n’a strictement rien à voir avec nos experts du Yajouz-Layajouz.

Alors pourquoi se priver de moyens aussi simples et aussi intelligents ? L’ijtihad est en réalité l’illustration même du débat démocratique puisque les avis rendus dans ces cénacles sont le fruit de l’« ijmaâ », qui signifie le consensus adopté par les savants de l’islam. Nous avons nos propres savants qui sont en contact constant avec leurs collègues étrangers. C’est auprès d’eux que nous devons chercher les réponses à nos questions et nulle part ailleurs.

Aziz Benyahia

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