Par Sarah Elkaïm

 La 12ème édition du festival du film amazigh a fermé ses portes mercredi dernier à Tizi Ouzou, après cinq jours d’une activité intense… mais aussi, malheureusement, une programmation dont il est peu dire qu’elle nous laisse sur notre faim.

Cette année heureusement, contrairement à la précédente édition où les jurés avaient renoncé à remettre leur grand prix, le jury – présidé par Aomar Hekkar, auteur du célèbre La Maison jaune, qui a remporté plus d’une trentaine de prix dans des festivals du monde entier – a pu décerner l’Olivier d’or.

Pour le long métrage de fiction, il revient à Vava Moh, de Yazid Smaïl, l’un des rares films de cette sélection à s’intéresser au droit coutumier kabyle, à travers la question de l’héritage. Pour le documentaire, c’est Fatima Sissani, avec son très beau La langue de Zahra, plongée dans la construction de l’identité kabyle par la langue et la tradition orale, qui rafle la mise.

Dans la catégorie court-métrage de fiction, l’Olivier d’or revient à Encre et le monde, de Sofiane Bellali, qui réfléchit poétiquement à la construction-déconstruction du monde. Côté Jeunes talents, le réalisateur Yanis Koussim (Khti, Khouya…) et ses jurés ont accordé leur Grand prix prix au fragile mais sensible Uzzu, de Sonia Ahnou, espace de parole donné aux jeunes sur les relations amoureuses.

Des films aux qualités certaines qui se dégagent de la programmation. Pour le reste, n’allons pas par quatre chemins, il faut bien avouer que la programmation du 12ème festival du film amazigh n’a pas été du niveau espéré, même si, bien sûr, de belles choses se détachent.

Le documentaire Si la Kabylie m’était contée, par exemple, de Ramdane Iftini et Samy Allam qui, s’il accuse quelques longueurs, opère un remarquable travail de collecte des chants traditionnels accompagnant chaque moment de la vie du village kabyle, de la naissance à la mort en passant par les travaux aux champs, chants près de tomber dans l’oubli faute de relève de la nouvelle génération. Mais dans l’ensemble, on ne peut que regretter la médiocrité, voire le ridicule, dans lequel versent beaucoup de productions.

Qu’il y ait des erreurs, des approximations techniques, surtout chez les jeunes réalisateurs, soit. Mais un minimum de sens du cadrage, de subtilité scénaristique et de direction d’acteurs serait plus que bienvenu. Dans de nombreux films, par exemple, – et le public l’a fait remarquer – l’usage de la musique empâte le tout dans le pompeux, le grossier.

De la caricature d’un thème musical inquiétant pour souligner une tension dans l’histoire au style musical totalement inapproprié (un jazz léger au moment où l’un des personnages principaux du Menteur, de Ali Mouzaoui, emmène sa femme à l’hôpital) en passant par Mariah Carey remixée en flûte de pan pour illustrer un documentaire sur l’artisanat kabyle !

La palme du ridicule revient probablement à ce court-métrage qui utilise le thème de Love Story dès les premiers plans, s’empêtre dans les champs-contrechamps ratés et les erreurs de cadre et de lumière.

Certes, l’absence d’école de formation aux métiers de l’audiovisuels – même si on peut saluer la présence à Tizi Ouzou de l’école privée Studio 21 – et de salles de cinéma, explique en grande partie cette médiocrité. Mais, au sortir, du festival, la seule question qui vaille alors d’être soulevée est : où est le cinéma ? Le cinéaste et comédien Cherif Aggoune, membre du comité de sélection, nous l’avouait lui-même : « Parmi les longs-métrages finalement en compétition, je n’en aurais pour ma part sélectionné aucun ». Et de relever que « les films que nous avons reçus sont tous de piètre qualité, ils n’ont aucune subvention, ce sont des bouts de ficelle… »

Devant le constat de cette médiocrité, le débat récurrent « mieux vaut montrer des images que pas de films du tout » revient. Et force est de constater que les séances du festival, ouvert gratuitement au public, font salle comble. Un public frustré de ne pas voir davantage d’images de son propre pays, de sa région, dans sa langue.

Pour cela, l’existence du festival du cinéma amazigh est plus que bénéfique. La langue et la culture berbère, longtemps bafouées en Algérie, trouvent ici un rare espace pour s’exprimer. Même si, curieusement, peu de réalisateurs s’emparent directement de la question identitaire ou linguistique.

De ce point de vue, on peut louer en tous cas l’initiative des programmateurs d’avoir invité des cultures berbères d’autres pays : ainsi, de jeunes Libyens, dont l’un s’est aguerri à la caméra pour la première fois lors de la révolution de 2011, auteurs des très beaux Partage (Salah Gouider) et Djouha (Madhghis Madi). Une culture supra-régionale qui a trouvé encore à s’exprimer, lors de ce festival, dans la question du nomadisme au Niger (Furigraphier le vide, de Hélène Claudot-Hawad et Nathalie Michaud), des conditions de vie des bergers du Haut Atlas marocain (Izenzaren, de Christian Lorre)… De même, la présence du Péruvien César Galindo, invité spécial hors compétition, tisse des ponts entre les cultures indienne et berbère. Son film C’est ça pour nous la démocratie, plongée dans l’organisation sociale d’une communauté des Andes autogérée, fait écho aux anciens villages socialistes de Kabylie, comme elle fait écho aux questionnements sur la démocratie en Algérie, et particulièrement en Kabylie, où les autonomistes ont encore un discours implanté.

En dernière analyse, il faut souligner fortement le travail du commissaire du festival, Si El Hachemi Assad, membre du Haut commissariat à l’amazighité, encouragé, à la création de la manifestation, par Boudjéma Karèche, excellent ancien directeur de la Cinémathèque d’Alger. Sa motivation sans faille lui octroie le soutien du ministère de la culture (le budget du festival s’élève à 15 millions de dinars). S’il est bien conscient de la faible qualité de la production des films en tamazight, il continue, sans relâche, de travailler à son élévation. C’est l’objectif des séminaires et ateliers pratiques pour les apprentis réalisateurs qu’il organise en marge du festival, tout comme du journal critique qu’il édite. « On a mis le paquet sur la formation, explique-t-il, car il faut entretenir la flamme, éduquer. A la naissance du festival, il y avait une vraie audace à créer une manifestation cinématographique amazigh, beaucoup de gens n’y ont pas cru. La reconnaissance du tamazight comme langue nationale en 2003, c’est l’aboutissement d’un combat. Mon travail est de promouvoir cette expression, et de la faire avancer ».  Gageons que le festival gagne en qualité et que de nouveaux talents émergent de ce dynamisme.

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