En France, l’état d’urgence, qui a été mis en place depuis les attentats de novembre, et suscite beaucoup d’interrogations. C’est une mesure d’exception, d’une durée limitée, qui permet la mise en place d’un certain type d’actions censées renforcer la sécurité des citoyens français, sous l’impulsion des préfets des régions ou du ministre de l’Intérieur, ou par décrets. En temps normal, ce sont des actions (possibilité d’interdiction de circulation et/ou de séjour de certaines personnes, interdiction de certaines réunions, fermeture de certaines salles, autorisation de perquisitions à domicile etc.) que l’on considérerait comme liberticides. Et c’est à ce titre que cet état d’urgence interpelle de nombreux Algériens et Maghrébins installés en France. 

Sur le plan politique, les gauches extrêmes et radicales s’offusquent de la violence et du caractère parfois arbitraire des perquisitions opérées par la police sous l’état d’urgence. Mais qu’en pense le peuple français et surtout, comment réagissent les populations françaises de confession musulmane dans ce contexte sécuritaire ? Algérie-Focus, lors de son dernier passage à Nice, est allé interroger les riverains du quartier de l’Ariane, à Nice, pour avoir leur point de vue sur le climat actuel et les conséquences de l’état d’urgence sur la vie quotidienne.

Un dispositif d’urgence nécessaire ?

Hamadi Mohsen, un sympathique tunisien installé en France depuis 1972, qui nous avait parlé récemment de la montée du FN, trouve que les mesures d’urgence sont globalement positives, et que «les socialistes font ce qu’il fallait faire». Il évoque l’émotion qu’il a ressentie lors des attentats parisiens, en pensant «à ces gamins qui faisaient la fête et qui auraient pu être mes propres enfants». Il regrette que certaines des mesures ne furent pas prises plus tôt par le gouvernement, notamment après l’affaire Mohamed Merah et les événements de Charlie Hebdo : «Le pouvoir a pris tout cela à la légère, et c’était une erreur, même si en regardant bien les sondages d’opinion on réalise que tout cela bénéficie à la gauche et à Hollande en particulier, qui tout d’un coup est redevenu populaire».

En l’interrogeant sur les mesures parfois liberticides de cet Etat d’urgence, il pense surtout au monde qu’il va laisser à ses enfants : «La menace est réelle, les islamistes sont là et l’école n’a pas fait son travail. On ne pourra pas les empêcher, mais il faut faire le maximum pour limiter leurs marge de manœuvre».

Vigilance citoyenne face à de possibles dérives liberticides ?

Même son de cloche dans une épicerie proche du collège Maurice Jaubert, avec le gérant qui explique : « L’Etat d’urgence concerne des mesure qu’il fallait absolument prendre, mais il y a tout de même quelques abus ». On est toujours ici, sur le fil du rasoir, sur la fine limite entre la liberté et la sécurité, entre le nécessaire besoin de fermeté dans un contexte exceptionnel et la vigilance que tout citoyen se doit de conserver face à ce même contexte qui peut tout à fait sombrer dans des travers totalitaires. L’Histoire ne peut pas et ne doit pas se répéter.

Dans une jolie ruelle du quartier toute ensoleillée, pas loin du commissariat de la police nationale, deux jeunes discutent devant une autre petite épicerie. Ils ne s’intéressent pas vraiment à la politique, mais évoquent un Etat d’urgence qu’ils ont récemment vécu de manière très concrète : «Il y a eu des perquisitions juste au-dessus de l’épicerie, à l’étage de l’immeuble. Le mec au-dessus n’est pas un islamiste, mais la police a quand même récupéré pas mal d’armes qui se trouvaient dans l’appartement». L’état d’urgence leur parait comme une mesure nécessaire, mais ils considèrent la fermeture de mosquées radicalisées comme inutile et inefficace : «A quoi bon fermer un lieu de culte et empêcher les gens d’avoir un endroit pour prier et se recueillir ? Ce sont les personnels radicalisés qu’il faut changer, pas les lieux de culte en soi ».

Islam radical et éducation religieuse

La discussion avec ces jeunes riverains de 17 ans pose, surtout, la question de l’éducation religieuse et l’abord du fait religieux en France. Comme le soulignait M. Mohsen, l’école de la République a failli sur de nombreux points, mais il faut aussi penser à la manière dont sont formés les représentants religieux et les responsables des principaux lieux de culte en France. A l’heure d’Internet, de YouTube et des forums de propagande, la radicalisation se fait rarement dans les mosquées. Mais, il y a fort à parier qu’une meilleure gestion des personnels chargés de l’éducation cultuelle aura un impact sur la culture religieuse générale, qui apparaît de plus en plus limitée, surtout avec une religion aussi riche et complexe que l’islam.

Les témoignages recueillis dans ce quartier populaire de Nice, qui dispose d’une forte population de confession musulmane, montrent que si l’Etat d’urgence est un dispositif exceptionnel nécessaire dans le contexte post-attentats actuel, certaines des mesures prises par les autorités compétentes ne sont ni légitimes, ni tout à fait efficaces. On le voit pour la question des mosquées radicalisées, mais aussi pour certaines perquisitions arbitraires, même si la situation permet certainement à la police locale de s’occuper de certains trafics, armes et autres, parallèlement au problème de l’islam radical. On le voit aussi dans le cadre de certaines manifestations interdites, à l’instar de celles prévues pour lors du COP21 ; l’Etat français profite évidemment de cet Etat d’urgence pour remplir certains objectifs politiques à son profit. Toute la question, au final, est de savoir si tout cela va renforcer la sécurité des Français ou consolider certaines tensions communautaires.

Tarek S.W.

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