L’Algérien (ne) dans une décennie et demie ? Il aura le tampon de Belkhadem sur le front. Le salaire gratuit de Ghoulamallah. Les idées d’Echourouk sur la femme, la liberté, l’Occident, les juifs, le football et le crime. Dans une décennie et demie, l’Algérien aura la formation politique d’Ennahar et s’habillera comme son imam de quartier qui s’habillera comme son cheikh de l’Arabie Saoudite mais avec fabrication chinoise. Les mains d’un Libyen et les convictions d’un mort qui attend que Dieu lui donne le paradis pour s’allonger et dormir. Car, on l’oublie, on oublie de le voir, mais la talibanisation des Algériens est en marche de conquête.

Lu avant-hier, avec l’impudeur des hommes qui détiennent la vérité, le bilan d’une association qui se bat pour voiler les fillettes de dix ans à Blida : 300 têtes mises sous terre et sous voile. Cela se passe dans la république de la Réconciliation, dans la routine, dans l’impunité, la facilité, la tolérance. Tout ce dont ne bénéficie pas un militant des droits de l’homme, un chômeur à Ouargla, Zayd Yacine ou un garde communal ou un militant qui a voulu créer une association de lutte contre la corruption qui s’est vu dire non, sans explication ni justification par le ministère de l’Intérieur.

Dans une décennie et demie, si l’on continue avec la plus grande mosquée en Afrique et la plus petite idée neuve dans le monde, on pourra nous voir dans les JT du monde, avec Belmokhtar fils lançant des formations de coupeur de mains et de lapideur d’impies. Pays triste, d’ergs et de vents, avec des barbus hirsutes et des fillettes voilées au berceau, au stade de l’ovule. Car cela a commencé; se réveiller le matin dans son village, sortir dans la rue et voir ce que nos parents n’ont pas vu : des fillettes de 6 ans, sur le chemin de l’école en face de chez soi, voilées comme des pécheresses à l’âge de l’innocence. C’est ce que nous avons réussi à faire de l’indépendance et du manuel scolaire : voiler les fillettes et se voiler la face. Et attendre et ne rien dire. Et se sentir coupable devant ceux qui osent dire qu’ils détiennent la vérité et que Dieu leur a parlé et leur a dit de punir, frapper, tuer et imposer et nous chasser de nos pays.

C’est dans une décennie et demie que l’on aura nos talibanes chez nous à la conquête d’Alger et du pétrole. Nos Arabes saoudiens locaux. Car tout nous y prépare : la chasse aux élites et le sourire aux conservateurs, leurs journaux, leurs bazars, leurs commerces et leurs fatwas. On aura un mufti de la République, le ministère des Affaires religieuses ayant déjà ses caisses d’argent, contrôlant déjà des crédits et des entreprises. Et c’est cela le drame de ce pays, sa mort prochaine : des associations qui peuvent voiler des fillettes algériennes à l’âge de dix ans, dans la légalité, dans l’acceptation et sous le regard bienveillant du régime et d’autres qui ne peuvent même pas avoir un agrément pour lutter contre la corruption.

Belmokhtar ? Il n’est pas né dans le désert mais en Algérie. Du «made in Algeria». On le fabrique chaque jour, par chaque acte. Dans une décennie et demie il ne sera pas l’exception mais la règle. Quand on voile des fillettes algériennes à dix ans, on les enterre à vingt, on les lapide à trente et à quarante on meurt tous de n’avoir pas vécu.

Triste et bouleversant de voir que ce pays, qui été libéré par le sang et le sacrifice, arriver à voiler ses enfants. Ce n’est pas ce qu’ont voulu nos martyrs, nos morts, nos héros, nos ancêtres. Se faire coloniser par l’Arabie Saoudite après s’être fait coloniser par la France. Triste et si douloureux de voir l’avenir s’annoncer comme un enterrement.

Kamel Daoud, publié initialement sur Le Quotidien d’Oran

 

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