dd Le rapporteur spécial de l’ONU sur le racisme, Doudou Diène, livrait ses conclusions après sa visite en Suisse, en janvier dernier 2006.

C’est une première: la Suisse a eu l’honneur de recevoir, début janvier, la visite du rapporteur spécial de l’ONU sur le racisme, Doudou Diène. Un honneur auquel tout le monde n’a pas été sensible: réagissant à la visite, un porte-parole de l’UDC avait ainsi défrayé la chronique en estimant que la Suisse n’avait pas de leçon à recevoir d’un Sénégalais… Il faut dire que ses constats, qui seront présentés sous forme provisoire la semaine prochaine devant la Commission des droits de l’homme avant de faire l’objet d’un rapport plus volumineux, sont plutôt sévères pour la Suisse. Rencontre avec un homme qui ne mâche pas ses mots.

Pourquoi avoir choisi la Suisse pour votre première visite européenne?

-Ma première destination européenne devait être l’Italie, mais ma visite a été repoussée en raison de la campagne électorale. Après une dizaine de visites sur les autres continents, je me devais de m’intéresser à l’Europe: de nombreuses allégations y font état d’une nette recrudescence du racisme.
Quant à la Suisse, mon intérêt a été plus particulièrement éveillé par les nombreuses votations qui s’y sont tenues sur la question des étrangers. Votre démocratie directe est en soi une bonne chose, mais le fait que ce sujet revienne aussi régulièrement en votation ne doit pas vous interdire de vous interroger. D’autant que certaines plates-formes xénophobes occupent largement ce terrain. J’ai ainsi été particulièrement frappé, lors de la campagne sur la naturalisation facilitée en 2004, par ces affiches où l’on voyait des mains brunes et crochues chercher à s’emparer de passeports suisses.

Votre visite est-elle venue confirmer vos craintes?

-Oui. Je dirais que le racisme est profond en Suisse. C’est un phénomène quotidien et structurel. La Suisse est pourtant un pays qui a su se construire sur la diversité culturelle, qui l’a réussie. Mais elle peine visiblement à faire face à une nouvelle diversité extra-européenne. Les autorités reconnaissent d’ailleurs le problème, même si elles le relativisent. C’est le cas du conseiller Pascal Couchepin, que j’ai rencontré.
J’ai aussi rencontré son collègue Blocher. Lui nie tout problème. Une des causes profondes du racisme, c’est sa banalisation. Ce qui m’inquiète dans votre pays, c’est une tendance à voir les idées provenant de la droite la plus extrémiste reprises par la droite traditionnelle. La Suisse me paraît aussi manquer de l’arsenal législatif propre à lutter contre les discriminations.
Ceci étant, j’ai aussi noté des tendances positives. De nombreuses initiatives existent au plan local ou cantonal pour combattre le racisme. La Suisse s’est aussi donné des bons outils, comme la Commission fédérale contre le racisme ou le Service fédéral contre le racisme. C’est le signe d’une volonté politique, même si ces organes sont très pauvres en moyens.

La Suisse votera en septembre sur la loi sur l’asile et celle sur les étrangers. Les opposants à cette dernière parlent de racisme d’Etat…

-Je ne parlerais pas quant à moi d’une loi ouvertement raciste. Mais elle a une forte connotation raciste. Ces deux lois sont l’illustration d’une tendance lourde en Suisse comme en Europe: les réthoriques xénophobes trouvent toujours plus facilement une légitimité démocratique, et s’infiltrent jusque dans les législations. C’est une dynamique à laquelle il faut prendre garde si l’on ne veut pas que la situation empire. Mais ces référendums montrent aussi qu’il existe un résistance, des voix qui s’opposent à une telle tendance.

5Le Courrier)