Abdou-Semmar1 

C’est maintenant officiel. Filmer des voleurs est un crime en Algérie. Dénoncer sur internet des voleurs est également un motif d’emprisonnement dans notre pays. Youcef Ould Dada, ce cyber-activiste qui réside à Ghardaïa, a été condamné par la justice parce qu’il ne s’est pas tu face à l’arbitraire. Parce qu’il a osé dénoncer le vol commis par des policiers en uniforme. Ridiculiser les puissants, dévoiler leurs vices et leurs comportements vils, c’est une faute impardonnable aux yeux de nos juges.

Des juges qui exécutent magnifiquement bien leur mission : protéger les maîtres, les décideurs et leurs agents contre ces citoyens qui éprouvent le besoin de réclamer la justice, l’égalité et la fin des abus impunis. Youcef Ould Dada n’a pas été condamné parce qu’il a dénoncé des voleurs. Non, il a été condamné parce qu’il les a filmés. Toute la différence est là car ce blogueur a démontré qu’un Algérien sait apporter des preuves contre ses oppresseurs.

L’Algérien sait désormais prendre sa caméra, témoigner contre ces corrompus qui pourrissent sa vie et publier sur internet les dérives d’un régime en perte de repères. Ces trois policiers sont certes de simples agents. Mais ils incarnent ce que le régime algérien fait discrètement depuis des années : profiter de l’obscurité de la nuit pour dépouiller un pays de son énergie et son espoir. En parler dans la rue, le dire haut et fort, jusque-là, on tolérait cette liberté relative. Mais faire comme Youcef Ould Dada, prendre une caméra, débusquer les voleurs et révéler aux Algériens sur internet toute la bassesse de ces pratiques scandaleuses, non, cela le régime ne l’acceptera jamais. Il ne l’acceptera pas parce que c’est du militantisme actif. Et en Algérie, il n’est pas question de laisser des militants activer sur internet pour sensibiliser l’opinion publique et éveiller chez elle le sens de la liberté et de la justice.

Youcef Ould Dada a été condamné parce qu’il est d’abord un cyber-activiste. Cette catégorie de gens est nuisible aux yeux de nos gouvernants. Ils nuisent au sacro-saint «intérêt national» au nom duquel nos décideurs se permettent de décider de notre destin. Youcef Ould Dada n’a pas encore été jugé parce qu’il déplore le vol. Non, il a été jeté en prison parce qu’il a identifié des voleurs, mis des images sur une pratique obscure. Il a bravé la nuit pour tendre un guet-apens à des voleurs qui se croyaient protégés par la noirceur de la nuit et celle des cœurs de leurs hauts dirigeants. Youcef Ould Dada croupit encore en prison. Mais il aura permis de prouver à notre régime que l’Algérien sait désormais utiliser Internet, filmer les voleurs qui le rackettent, et «conscientiser» une opinion publique. L’Algérien n’est pas celui qu’on le croit toujours : un complice d’un système corrompu. Youcef Ould Dada nous apporte le plus noble des démentis à ce préjugé. Mais mettre Youcef Ould Dada dans une geôle, est-ce une victoire pour ces juges mesquins ? Non, jamais ! Ces juges, et leurs employeurs, ne savent pas que l’Algérie compte encore de nombreux Youcef Ould Dada. Et moi, comme beaucoup d’entre eux, je m’appelle aussi Youcef Ould Dada.