Par Michel Arab. secrétare général des Offices algériens

Avec environ 150 librairies, une petite centaine d’éditeurs pour l’ensemble du territoire algérien, peut-on sérieusement, compte tenu de la superficie et de la population du pays, parler de réseau de circulation du livre et tout d’abord de quels livres ?

La production nationale, sur le plan de la qualité – même si ces dernières années des progrès notables ont été constatés, nous sommes extrêmement loin, très loin des qualités iso standards, bien derrière le Maroc ou la Tunisie… pour prétendre à une présence internationale. Nos colles ne tiennent pas, nos encres sont palots, nos papiers de piètre qualité, la conception et la fabrication de nos ouvrages plus que médiocres… arrêtons là cette litanie et tachons d’en comprendre les raisons.

Historiquement la publication de livres était, -elle le reste d’ailleurs aujourd’hui pour certaines maisons d’édition telles l’O.P.U, l’E.N.A.G, l’A.N.E.P…,- une affaire d’Etat, sur le modèle de l’ex Union Soviétique où les auteurs étaient rémunérés sur le nombre du tirage et non sur la vente de leurs écrits. A l’époque, certains surent tirer un avantage pécuniaire substantiel et transformèrent ce système en véritable planche à billets, venant lorsqu’ils étaient à cours d’argent demander que l’on réédite leurs pensums, même si des milliers d’exemplaires, faute d’acquéreurs, croupissaient dans les caves ! Les consignes étaient à la production et non à la lecture.

Nous sommes en quelque sorte héritiers de cette pratique. La production, en raréfiant la possibilité de choix, impose ses propres lignes éditoriales sans se préoccuper des attentes des lecteurs qui faute de trouver sur les étales des librairies des ouvrages répondant à leur attentes finissent, de guerre lasse, par ne plus les fréquenter amenant ainsi les quelques trop rares librairies indépendantes à se transformer en échoppes de bazar, vendant pour subsister des pois chiche, du tissu et je ne sais quoi d’autre… ?

On ne peut trouver meilleure illustration en exemple que l’affaire des librairies de l’ex ENAL héritière, pour partie de la défunte SNED, qui au moment de sa dissolution offrit à ses salariés, à défaut du paiement des arriérés de salaires, ses points de vente de livres forçant les uns et les autres à s’associer qui sous forme de société, qui sous forme de coopérative…La majorité de ces librairies se sont transformées en tout autre chose.

Nous devons également tenir compte du profil des producteurs de livres, je dis bien à dessein « producteurs » et non éditeurs. Imprimeur, éditeur, libraire, diffuseur et distributeur sont des métiers naturellement distincts qui agissent en général dans la complémentarité des uns et des autres. En Algérie, nous avons, pour les enseignes significatives qui produisent la majorité des titres, une concentration des métiers.

Ces structures sont à la fois imprimeurs, éditeurs, libraires, diffuseurs, distributeurs…, les contraintes professionnelles spécifiques s’additionnant ainsi il est difficile d’acquérir une liberté de manœuvre ou une évolution significative d’une profession telle l’édition, puisque ses animateurs sont tenus par les contingences des autres (imprimerie, librairie, diffusion…). De la sorte, il est ardu, en matière éditoriale, de laisser s’exprimer les talents et la créativité littéraire ou conceptuelle…

Pour revenir au marché intérieur et à son évolution, nous devons observer les espaces de proposition des livres, en sachant que la majorité des opérateurs/importateurs préfèrent les achats institutionnels plutôt que professionnels, ainsi, après les listes de propositions des marchands de livres sur lesquelles les prescripteurs devaient cocher les titres les intéressant, nous sommes passés aux expositions d’ouvrages organisées dans les différentes willayas du pays où, in situ, le choix s’opère directement par les bibliothécaires institutionnels et libraires de la région sur les livres exposés.
Nous touchons là à l’absurde où l’offre détermine la demande et non l’inverse qui exigerait des opérateurs éditoriaux une adaptation intellectuelle pertinente et une écoute plus approfondie des propositions des auteurs contemporains en lesquels s’incarnent et s’expriment les fragments d’une émotion, d’un ressenti collectif du pays.

Il est d’ailleurs fort intéressant de regarder les ouvrages publiés ces dernières années qui surent atteindre une « notoriété » médiatique nationale. Ils sont presque exclusivement : des témoignages des « anciens héros de la libération » où des beaux livres traitant du patrimoine historique… Où est donc la modernité, où est le temps présent ?

Peut-on véritablement se satisfaire de cette aberration, qui fait que les auteurs algériens talentueux comme : Yasmina Khadra, l’auteur en langue française le plus traduit au monde (38 pays) qui voit ses ouvrages, parce qu’initialement édités par des maisons françaises, être catalogués « made in France » ?

Aussi, comment se fait-il que l’une des figures emblématique du mouvement universelle de la défense et de la reconnaissance du droit d’expression des femmes, Assia Djebbar, devienne académicienne française, sans être au Panthéon du pays ?

Ou encore, cet auteur, Salah Guemriche, accueilli à travers le Monde arabe, à qui la Chaîne 3 du Maroc ouvre ses canaux radiophoniques et télévisuels sur plusieurs mois, qui est exclu des célébrations de « Alger capitale culturelle du Monde arabe », après avoir publié : « le dictionnaire des mots français d’origine arabe » ?…

Faut-il davantage énumérer les légitimes interrogations sur les volontés d’étouffer la création littéraire en Algérie et sur les « douces » pressions sur les auteurs pour qu’ils aillent se faire publier ailleurs ?
Doit-on encore souligner, sur le modèle des années 70 /80, où les acheteurs des sociétés nationales venant à Paris acquérir des ouvrages, sans préparation aucune, ni sélection de titres, être accueillis par les représentants des grandes maisons parisiennes qui leur réservaient des hôtels de luxe avec champagne et femmes à gogo, pourvu qu’ils signent les bons de commande des invendus que les lecteurs français ne voulaient pour rien au monde ?

La pratique aujourd’hui n’a fondamentalement pas changée, sauf qu’il n’y a plus de champagne ni de femmes à gogo, mais le bon de commande pré rempli existe toujours, faisant encore de l’Algérie un marché second de l’édition française.

En 2006, le dernier chiffre connu s’élevait à plus de 8,2 millions d’euros représentant près de 30 % du marché maghrébin dont la majeure partie fut commandée lors du Salon International du Livre en Algérie (SILA). Il est d’ailleurs fort intéressant d’analyser le processus qui conduisit à casser les jeunes sociétés d’importation du livre presque toutes disparues à cause de la réforme de la loi des finances les contraignant, comme toutes les autres sociétés d’importation, à avoir un milliard de dinars de capital pour exercer le métier d’importateur d’ouvrages, sans tenir compte de la spécificité culturelle de cette activité ?

Aujourd’hui, doit-on se réjouir du décret exécutif du 8 novembre 2008 instaurant la suppression des taxes et droits douaniers sur les livres transitant par ce salon ?

Là où certains voient, à juste titre, tout l’intérêt d’une possible baisse des prix qui profiterait aux lecteurs, il convient d’y présenter l’autre aspect, celui d’une concurrence déloyale envers les autres ouvrages importés tout au long de l’année en dehors du salon !

Nous risquons ainsi, à l’image de la Tunisie où cette disposition existe déjà, voir se focaliser le marché algérien autour de son salon qui accueillerait une fois par an les acheteurs institutionnels, les libraires et quelques lecteurs privilégies par la proximité de cette « méga librairie » discount.

Car bien évidemment, tout gestionnaire d’un quelconque budget d’achat, le temporisera en attente de cette possibilité d’acquisition à moindre coût. Nous verrons se contracter les commandes, se raréfier les nouveautés au bénéfice, encore une fois, des arrières fonds des éditeurs qui auront la volonté de participer à ce salon.

Un autre aspect, si bien entendu sur le fond nous pouvons comprendre qu’une certaine censure puisse s’exercer, ne serait-ce que pour les titres jeunesse ; avec cette formule là, il y aura inévitablement en raison de la concentration des titres exposés et de la limitation temporelle du traitement des listes des livres, une dérive « inflationniste » dans les interdictions.

Les livres étrangers, qui représentent aujourd’hui près de 80% des ventes, doivent être visés par diverses instances ministérielles avant d’être admis dans le pays. Mais à l’image du 13ème salon, avec ses150 titres censurés, dont certains vraiment incongrus comme : Jean Marie le Clézio, prix Nobel de littérature (certainement pas connu comme un anti-algérien), Youssef Seddik, invité d’honneur du salon (le Point, 6/11/2008)…, nous risquons de voir ainsi ce type d’excès de zèle s’amplifier et l’éventail des titres proposés se réduire considérablement !

Une politique volontariste et une redéfinition globale du secteur éditorial algérien me semble, à l’heure des ouvertures des marchés, plus qu’indispensable.

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