Le Ramadan m’a « manger » par Kamel Daoud

Un internaute algérien a posé la bonne question : pourquoi on s’interroge tous sur le « comment » du ramadan et pas sur le « pourquoi » ? La tendance est générale d’ailleurs : elle va du peuple à son régime : le mois du jeûne est vécu sur le mode de la survie opératoire et pas du sens mystique à approfondir. Paradoxe qui dure, c’est la période où tout le monde parle de nourritures terrestres : viande d’Inde ou d’Ecosse, associations de consommateurs, imams, couffins, prix, inflations, disponibilité… etc. La tendance est à « comment traverser ce mois », pas à « pourquoi le faire ». La première question impose la mobilisation de fonds financier spéciaux, pour le ménage comme pour le gouvernement. La seconde est laissée à l’appréciation litigieuse des religieux et des hommes de lois. Les premiers expliqueront dans la routine que c’est un devoir de Dieu sur l’homme sans explorer le sens perdu de cette pratique du sacrifie par offrande de son repas au Dieu et par spiritualisation du corps matériel dans les désert des monothéismes originels. Les seconds se contenteront, par appareils interposés, de chasser les pourchasser les déjeuneurs et de les mettre en prison.

Pourquoi je dois jeûner ? Réponse : il le faut. Par la loi dévoyée (aucun article de loi ne l’impose sauf une lecture forcée sur le concept de non respect de l’Islam). Par la loi religieuse aussi : peu d’imams et de religieux peuvent aujourd’hui restaurer le sens premier de cette pratique.

Comment jeûner ? En mangeant le plus et le plus violement et la plus grande quantité possible. La violence des algériens durant ce mois, les tricheries, les criminalités et les abus offres des statistiques de jungle pendant ce mois.

Revenons au sujet : En Algérie, la semaine politique a été marqué par deux épisodes à méditer. Un, l’échec de la campagne de la Fédération des consommateurs algérien à lancer et une vraie campagne de boycott des viandes (à 1300 Da le kilo). Echec retentissant, prouvant d’abord l’inexistante du citoyen, puis du consommateur et même du partenaire et du client Roi. L’économie reste dirigiste, le client reste dirigé et démissionnaire. Il est sujet du Royaume, pas Roi de la boutique. Paradoxe de fond en Algérie : les souks El Fellah, ces grandes surfaces des grandes frustrations d’autrefois, ont disparue en petite unités mais ils ont été remplacés par un seul grand Souk El Fellah national. Les algériens restent donc des consommateurs passifs, traumatisés par le manque et l’excès, la pénurie et la bonne occasion. Ils crient tous à la cherté de la vie et à l’inflation, mais presque tous achètent dans une sorte de geste panique face à la rareté supposé. Dans la frénésie de l’achat il y a la peur de « manquer » mais aussi le manque de confiance dans les circuits de distribution. Autant stocker chez soi ou dans son propre estomac. Cela fait à peine 50 ans qu’on est un peu indépendants et que la nourriture est un peu moins rare depuis trois millénaires.

Second fait divers ? Amar Ghoul qui voudrait créer un parti turc en Algérie. Une sorte d’Islam embedded, « modernisé », soft, sur le dos de son parrains d’autrefois, le MSP, aujourd’hui disqualifié car ayant perdu son employeur (le régime), et ses adeptes, les islamistes qui veulent gagner comme en Egypte et en Tunisie. Intéressant ? Presque pas. C’est seulement un effet de scène sur une scène vide : depuis les élections qui auraient repoussé une invasion de l’OTAN, les députés sont rentrés chez eux après 25 jours de « travail », Bouteflika est apparu un quart d’heure pour cinquante ans d’indépendance fêtée et le gouvernement n’a pas été remanié ni complété.

Etrange fait donc : depuis les dernières législatives, personne en fait plus de « politique », sauf un peu les dissidents du FFS. Tout le monde en faisait avant. Où sont passés les rabatteurs ? Question de fond. C’est à peine si le pays va être « meublé », entre deux mastications, par ces fameuses audiences des ministres chez Bouteflika. Une monstruosité institutionnelle que l’on a finit par admettre : des ministres qui ne rendent pas compte à des élus et des députés, même virtuels, mais à un Président. Et un Président qui convoque ses propres hommes pour écouter des chiffres qui lui font plaisir au lieu d’auditionner des élus. Le tout servi comme une sorte de remake califal des mille et une nuit, entre le vizir apeuré et le Calife qui n’arrive pas à faire passer le temps ou à trouver du sommeil. Sauf que dans le cas, personne n’est pas décapité à l’aube. Il faut oser lever sa tête pour risquer de la perdre non ?

 

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