Par le Dr Abderrahmane Mebtoul*

Au moment où l’industrie manufacturière connaît une crise rarement égalée au niveau mondial, avec des reconfigurations importantes horizon 2015/2020, les différents documents disponibles actuellement au niveau du Gouvernement, déconnectés totalement de la réalité et portant stratégie industrielle en Algérie, sont incohérents, irréalistes, non opératoires, sans aucune quantification précise et datée et leur application est une pure expérimentation théorique. Après deux essais négatifs de restructuration en 2000 et 2004 par le même département ministériel, cela ne peut que conduire le pays à l’impasse, faute de vision stratégique tenant compte tant des mutations internes que mondiales et surtout face à la crise actuelle qui préfigure un bouleversement mondial (un exemple: la généralisation des voitures électriques horizon 2015).

En cette ère de mondialisation, il me semble erroné de parler de stratégie industrielle, ce qui supposerait une autonomie totale de la décision économique surtout pour un micro-Etat comme l’Algérie, alors que la tendance est aux grands ensembles, d’où l’importance d’espaces économiques fiables maghrébin, euro-méditerranéen et arabo-africain, espace naturel de l’Algérie.

On le constate quotidiennement avec cette crise financière et à travers les fluctuations boursières au niveau du marché mondial, l’Algérie, étant une économie totalement extravertie (les réserves de devises étant fonction du cours du Brent et du cours du dollar pour les exportations à plus de 98% et plus de 50% de l’euro pour les importations) , des produits finis, matières premières, des équipements. C’est que l’on assiste à l’évolution d’une accumulation passée se fondant sur une vision purement matérielle, caractérisée par des organisations hiérarchiques rigides à une un nouveau mode d’accumulation fondé sur la maîtrise des connaissances et des nouvelles technologiques et des organisations souples en réseaux comme une toile d’araignée à travers le monde avec des chaînes mondiales segmentées de production où l’investissement, en avantages comparatifs, se réalisant au sein de sous-segments de ces chaînes.

Or, l’assainissement des entreprises publiques a coûté au Trésor public plus 40 milliards de dollars entre 1991/2008. Et l’on revient à la case de départ, les banques publiques étant malades de leurs clients, les entreprises publiques, ce qui explique également, couplé avec l’inefficacité des dépenses publiques, l’importance de la dette publique intérieure estimée fin 2006 à plus de 1.800 milliards de dinars, bien que l’on en ait épongé récemment 600 milliards, la ramenant fin 2007 à 1.200 milliards, et moins de 700 milliards fin 2008 avec des recapitalisations répétées des banques (prévision encore pour 2009 de 2 milliards de dollars) ce qui démontre enfin que ce n’est pas une question de finances mais renvoie à l’urgence d’un réajustement de la politique économique et sociale algérienne. Par ailleurs, en cette période de crise, avec la diminution de la demande au niveau mondial et fait de l’étroitesse du marché algérien, il est faux d’affirmer que cela pourrait attirer les investissements étrangers créateurs de valeur ajoutée à moyen terme qui, face à la crise de liquidités bancaires, seront plus attirés par des projets rentables à court terme ou par les exportations en direction de l’Algérie et ce, tant qu’existent des réserves de change. Sans compter les contraintes d’environnement (bureaucratie et corruption posant la problématique de la gouvernance, système financier sclérosé, absence d’un marché foncier libre, un marché de travail et une main d’œuvre adaptée posant la problématique de la valorisation du savoir) qui font fuir les investissements porteurs.

Car force est de reconnaître qu’en Algérie qui souffre non pas d’oisiveté des facteurs de production mais de blocage structurel qui implique l’approfondissement de la réforme globale en panne n’étant depuis 1986 ni dans une économie de marché ni dans une économie administrée -interminable transition du fait de rapports de forces contradictoires qui se neutralisent au sommet de l’État expliquant l’incohérence des politiques socio-économiques, du fait que l’ancienne culture matérialiste des années 1970 continue de raisonner en termes d’offres alors que c’est une question de demande.

En résumé, la majorité des experts sont unanimes: il est faux de prétendre que l’Algérie ne sera pas touchée par la crise jusqu’en 2014/2015. L’Algérie a déposé la majeure partie de ses réserves de change à l’étranger dont plus de 50% en dollars, rappelant que la valeur réelle des bons du Trésor est liée à 2 facteurs fondamentaux: le taux d’inflation et les fluctuations de change des monnaies dont le dollar qui représente plus de 60% des transactions mondiales. La question centrale qui se pose est double :

a- la crise financière affectera-t-elle ces montants ;

b- en cas où l’Algérie aurait besoin de cet argent, pourra-t-elle le retirer sans dommage?

Et cela s’applique d’ailleurs à l’ensemble des montants placés à l’étranger dans la mesure où la crise au minimum se fera sentir jusqu’au premier semestre 2011 minimum pouvant aller jusqu’en 2014/2015, surtout avec des taux de change des banques centrales mondiales allant vers zéro, soit un taux d’intérêt négatif, l’Algérie contribuant au financement des autres économies au détriment de sa propre économie.

Aussi, arrêtons avec ces expérimentations théoriques, ces appels incessants aux bureaux d’études étrangers, des séminaires et voyages sans portées avec des coûts en devises faramineux et soyons attentifs à la réalité.
A.M.

* Expert International

Analyse pubiée conjoitement par: algérie-focus.com et lefinancier-dz.com