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Il a 28 ans. Elle en a 24 ans. Ils sont jeunes. Ils sont  follement épris l’un de l’autre. Salim et Hanane se voient chaque jour. Ni l’un ni l’autre ne peut fermer l’œil la nuit, si leurs regards ne se sont pas croisés au moins une fois dans la journée. Le soir, ils se parlent pendant des heures au téléphone. Ils échangent des paroles douces, des pensées tendres. Ils le font uniquement au téléphone ou par Skype car Salim et Hanane sont mariés et on leur interdit de vivre ensemble. Oui, mariés et séparés, c’est le destin cruel que leur réserve notre société au nom d’une tradition insensée et archaïque : tant que le mari n’a pas organisé une fête et dirigé un cortège pour emmener son épouse chez-lui, il n’ a point le droit de la toucher ou de rêver de sa compagnie la nuit.

Et pourtant, légalement, Salim et Hanane sont bel et bien mariés. Un acte de mariage leur a été délivré à cet effet et un imam a béni leur union. Aux yeux de Dieu et des Hommes, ces deux jeunes amoureux sont liés par les liens sacrés du mariage. Toutefois, aux yeux de la société algérienne, leur mariage est nul et non avenu! Oui, notre société, dans son incommensurable superficialité, ne reconnaît le mariage que si l’homme dépense des millions pour organiser des noces fastueuses et la femme porte sa robe de mariée et sa parure en or massif coûtant les yeux de la tête. Les apparences, c’est tout ce qui compte dans notre pays.  Les apparences et les croyances ancestrales d’un temps révolu.

Un temps où le tribalisme et le clanisme régissaient une société déconnectée du progrès et où des traditions figées faisaient et défaisaient les sentiments. Des temps obscurs où l’amour, le désir, la tendresse étaient perçus comme des traits caractéristiques des faibles et des infortunés.

Le désir, l’amour, la passion, les Algériens ont le droit de les percevoir uniquement dans les poèmes, la musique et les feuilletons turcs ou mexicains. Dans leur austère réalité, l’union entre un homme et une femme est déterminée par le montant de la dot, le prestige de la voiture, le standing du logement ou les origines sociales de l’un et de l’autre. Les sentiments, la passion, on s’en balance royalement. Si tu n’as pas un compte bancaire blindé ou un rang social élevé qui fait saliver les belles-mères, il vaut mieux solliciter l’ANSEJ que demander la main de ta dulcinée. Ce matérialisme crasseux détruit l’humanité dans ses plus nobles manifestations.

Il contraint les couples pauvres à vivre dans la frustration affective et sexuelle. Ceux et celles qui travaillent modestement et qui n’ont pas des salaires mirobolants pour organiser des mariages fastueux et louer des appartements spacieux, sont condamnés à l’attente. Une terrible attente qui peut durer des années. Souvent, on exerce une intolérable pression pour demander à la fille de quitter son amoureux parce qu’il est trop pauvre pour la « libérer » de la prison du domicile familial. Idem pour l’homme, on le pousse à abandonner ses ambitions et à consacrer ses bas de laine à une cérémonie de mariage où il n’aura ni droit de regard ni mot à dire.

Que Salim et Hanane s’aiment, personne ne s’en soucie dans notre société. Que des millions de jeunes amoureux souffrent comme Salim et Hanane, personne ne s’en soucie non plus. Que le droit à l’amour, au bonheur et à la jouissance soient foulés aux pieds, personne ne s’en émeut. Au final, l’amour en Algérie est un véritable tremplin pour la souffrance.

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