C’est un ami pédopsychiatre qui est en plein désarroi à la suite de la visite que lui a rendu une jeune maman avec son enfant de six ans. Son petit garçon dort très mal depuis une semaine et se réveille la nuit en poussant des cris horribles. Elle essaie avec son mari de le calmer et de connaître les raisons des pleurs.

Pas de fièvre ni de vomissements. Aucun endroit du corps douloureux. Le médecin essaie d’en savoir un peu plus. La maman raconte que son fils fait des cauchemars et pousse des cris terribles: « je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir ». L’indication est importante pour lui. Il a une idée. Il propose aux parents de rendre visite ensemble à l’école du petit garçon. Ils rencontrent l’instituteur qui leur apprend que depuis une semaine il avait abordé un deuxième chapitre de l’éducation religieuse : celui de la mort ; de la vie après la mort et du « supplice de la tombe ». Le médecin feignant la simple curiosité demande au maître de lui en dire un peu plus sur ces sujets ; regrettant de ne pas avoir eu la chance de bénéficier comme lui, de cours d’instruction religieuse.

 « On apprend à l’enfant, répond l’instituteur, que dès la fin de la mise en terre, le mort reçoit la visite de deux anges qui commencent à l’interroger sur ce qu’il a fait durant sa vie. Et comme les anges savent tout, ils lui énumèrent toutes les mauvaises actions qu’il a faites durant sa vie ainsi que les supplices qui l’attendent. » « Vous comprenez poursuit-il, sachant cela, l’enfant, non seulement aura accumulé des connaissances sur la religion mais en plus, il réfléchira avant de commettre de mauvaises actions ». L’enfant est âgé de six ans à peine et il doit déjà rendre compte sur ce qu’il a fait durant sa vie. Six ans c’est l’âge de l’innocence. A six ans on est encore un ange et lorsqu’un ange reçoit la visite de deux anges ils ne peuvent que se raconter des histoires d’anges. Et puis, quelle idée de parler de ces choses-là à un enfant ?

 Le pédopsychiatre et la maman étaient littéralement sidérés. L’instituteur savourait son effet, persuadé qu’il venait de sauver deux âmes perdues qui ignoraient tout du supplice de la tombe et c’est à peine s’il ne s’attendait pas à être félicité pour tant de culture et à être remercié pour tant d’abnégation et de conviction. Le médecin avait compris qu’il aurait été inutile d’accabler le pauvre instituteur qui n’avait fait que reproduire ce qu’il avait appris et enseigné ce pour quoi il était payé. L’instituteur transmet ce qu’il a lui-même appris. Il ne porte pas de jugement sur le contenu de ses cours puisqu’ils ont été mis au point par des gens plus calés que lui, à l’Académie. Et c’est encore plus compliqué pour lui quand il s’agit de questions religieuses.

 C’était à mon tour de poser des questions au médecin spécialiste de la psychologie de l’enfant, sur ce qu’il y a lieu de faire dans une situation aussi grave. Est-ce que le traumatisme subi par l’enfant va durer longtemps ? Laissera-t-il des traces ? Pourquoi le ministère de l’Education Nationale a choisi cette approche de l’enseignement religieux ? Qui sont les formateurs qui ont formé ces maîtres ? Où ont-ils reçu cet enseignement ? Que fait l’inspection académique ? Est-il concevable qu’on puisse enseigner ce genre d’horreurs à de jeunes enfants avec le risque de les traumatiser à vie ? Pourquoi cet univers de souffrance, de pleurs et de violence dès cet âge ? Est-ce que cela ne va pas au contraire les rendre violents ? Est-ce vraiment la bonne manière d’apprendre l’islam à de jeunes enfants ? Est-ce le rôle d’un instituteur ou d’un religieux ?

 La liste des interrogations serait interminable. On ne peut s’empêcher de penser que sous d’autres cieux, en Occident par exemple, on apprend aux enfants des histoires merveilleuses, qui les font rêver. Des histoires en couleur. Des histoires d’enfant-roi, d’animaux gentils, de compagnons de jeux adorables, de ciel étoilé, de fées et de cadeaux, de montagnes de friandises et de parents heureux, souriants et partageant les jeux avec eux. Des jeux où tout le monde gagne et des histoires où tout finit bien. Tellement bien que l’enfant finit par s’endormir au milieu des étoiles et des chants d’oiseaux. Et les anges qu’il rencontre sont des distributeurs de rêves et de gentillesses, qui ne parlent que des belles choses. Des anges qui ne parlent ni de mort, ni de tombe, ni de supplice. Des anges qui parlent le langage des anges.

 Un jour un ami m’a mis au défi de lui rapporter un seul témoignage sur les pleurs d’un enfant japonais. « Est-ce que tu as vu une seule fois dans ta vie, dans un aéroport, dans la rue, dans un hôtel, un enfant japonais pleurer ? » J’étais bien obligé de répondre par la négative, passé l’instant d’étonnement. C’est vrai que je n’ai jamais vu un enfant japonais pleurer. Quand j’ai voulu savoir pourquoi, on m’a répondu que tout simplement au Japon, quand on a décidé d’avoir un enfant, on a pris la décision de s’en occuper. Et un enfant qui mobilise l’attention des parents n’a aucune raison de pleurer puisqu’ils anticipent ses désirs. J’avais envie de lui poser une autre question à mon tour : « Est-ce que tu as assisté une seule fois dans ta vie, dans un avion d’Air Algérie avec des enfants, à un voyage sans pleurs, sans cris, sans menaces et sans torgnoles? ».

 Aucun lien me direz-vous avec le « supplice de la tombe ». Je n’en suis pas si sûr. Parce que si on aime son enfant, si on veut assurer son éducation, si on veut lui donner les clés pour comprendre le monde, si on veut lui épargner les bêtises qu’on nous a apprises ou les lacunes dont on a souffert, on devrait réfléchir par deux fois avant de lui raconter qu’à l’âge de six ans, s’il a le malheur d’avoir menti ou d’avoir avalé le bonbon de son frère, il risque le supplice de la tombe s’il venait à mourir. Ou recevoir des coups de fouets parce qu’il a copié sur le voisin. Et puis ! Quelle idée de parler de mort à un enfant ? Il vient à peine de naître à la vie et déjà on lui parle de mort, de tombe et de supplices.