L’Algérie est frappée depuis peu par une vague de tentatives de suicide collectif. Désœuvrés, c’est solidairement que les chômeurs ou travailleurs précaires décident d’en finir. Décryptage.

Leur salaire ou la mort. A bout, cinq travailleurs communaux de Khenchela, dans les Aurès, qui n’ont pas perçu de revenus depuis cinq mois, ont essayé de se donner la mort dimanche 14 avril sur leur lieu de travail. Ils ont escaladé l’enceinte de l’Assemblée populaire communale, menacé de se jeter du haut de l’édifice avant de s’asperger d’essence et d’allumer une étincelle.

Imiter Mohamed Bouazizi

Un geste de désespoir qui rappelle l’immolation par le feu du jeune vendeur ambulant tunisien, Mohamed Bouazizi, le 4 janvier 2011 et la série de cas d’Algériens qui ont tenté de s’immoler l’an dernier. Psychiatre au CHU de Sidi Bel Abbès, le Docteur Kadi est convaincu que l’acte irréparable de ces cinq travailleurs communaux de Khenchela est « dû à un effet Werther ». La médiation de la mort de Mohamed Bouazizi engendre encore aujourd’hui un effet d’imitation auprès des plus fragiles en Algérie, considère le Docteur Kadi. Dans les journaux, les tentatives de suicides sont plus mises en avant que les recommandations de l’OMS pour prévenir ces actes, regrette-t-il.

« Inimaginable » auparavant

Mais à la différence du cas isolé de Mohamed Bouazizi, c’est ensemble que les cinq agents communaux de Khenchala ont tenté de mettre fin à leur jour. Un phénomène récent en Algérie. « C’est rare qu’un si grand nombre de personnes se suicident en même temps. Surtout s’il s’agit de collègues de travail. Généralement, les suicides collectifs concernent les personnes ayants des liens familiaux. On appelle cela le suicide altruiste », souligne le Docteur Kadi, qui se dit « très surpris » par cette triste nouvelle. « Le suicide isolé renvoie à une histoire personnelle, qui est propre au suicidaire. Le suicide collectif est lui la conjugaison de deux facteurs : la volonté d’attirer l’attention et l’expression d’une détresse sociale », poursuit-il.

Le suicide (collectif ou non) au travail est aussi une nouveauté en Algérie. « Dans les années 1970, c’était inimaginable. Les suicides au travail sont apparus avec les premières vagues de licenciement, soit au cours de la décennie passée », estime Abdelkader Lakjaa, professeur de philosophie à l’université d’Oran et spécialiste de la question du suicide.

« Préférer la mort que de continuer de vivre dans ces conditions »

Solidaires dans la détresse, les Algériens le sont jusqu’au bout. Sous fond de chômage et de misère sociale, de plus en plus de personnes se suicident collectivement en Algérie. Ainsi, le 31 mars, quelques jours avant le drame de Khenchala, des chômeurs de la commune de Sidi Amar, dans la wilaya de Annaba, ont menacé de s’immoler par le feu, des briquets et des bidons d’essence à la main. « Nous demandons du travail et un salaire pour survivre. Nous n’exigeons pas grand-chose. Même un contrat à durée déterminée, nous l’acceptons car nous touchons le fond. Nous n’avons plus de quoi subvenir à nos besoins et manger à notre faim. Nous vivons la misère absolue et nos responsables locaux feignent de ne rien savoir », avait fulminé un jeune désœuvré qui disait « préférer la mort que de continuer de vivre dans ces conditions ».

Le 24 mars, c’était au tour d’enseignants contractuels de menacer de mettre fin à leurs jours collectivement, devant le palais présidentiel d’El Mouradia ! En cause, la passivité des autorités compétentes concernant leur demande d’intégration. « D’ici la rentrée scolaire, si la tutelle continue à nous refuser le droit d’intégration, nous allons jeter nos cartes d’identité dans un sac poubelle et nous nous suiciderons ensemble », avait lancé Myriem Maârouf, présidente du Conseil national des enseignants contractuels.

« Un suicide est toujours le signe d’un échec »

Si le nombre est assurément en pleine croissance, difficile toutefois de déterminer combien de tentatives de suicide collectif, abouties ou avortées, ont exactement été entreprises en Algérie. « Il n’y a pas de statistiques nationales. Il faut rassembler les données de chaque gendarmerie », explique le Docteur Kadi. « Les chiffres ne sont pas publiés car la croissance de la courbe de suicide est synonyme d’échec. L’échec de certaines institutions, à commencer par la famille, l’école et les politiques », considère Abdelkader Lakjaa. « Un suicide, isolé et collectif, est toujours le signe d’un échec. C’est le message que les suicidaires veulent envoyer », conclut cet universitaire rattaché au centre de recherche Philosophie, sciences et développement de l’université d’Oran. Il serait peut-être temps de briser ce tabou pour mieux secourir ceux qui ne tolèrent plus de (sur)vivre .