Suite au drame de ce réfugié sub-saharien, dont nous avons parlé, nous avons reçu ce témoignage qui mérite d’être médité.

Mon père ( que Dieu ait son âme ) était imam, diplômé de la Zitouna, élève de Cheikh Benbadis, membre de l’association des Ulémas d’Algérie. Nous vivions à Aïn-Beïda.

Ses prêches du vendredi et ses « dourous » étaient très courus, parce qu’il prônait l’ouverture vers les autres, l’émancipation de la femme et la lutte pour le recouvrement de notre dignité en tant qu’êtres humains et hommes libres. C’était l’enseignement de son cheikh qu’il suivait à la lettre au même titre que ses autres camarades et c’est cet enseignement qui nous a construits et qui nous a constitués et qui nous a permis de placer la fibre patriotique au-dessus de toutes les autres considérations.

Pourquoi j’en parle aujourd’hui ?

C’est parce que le drame que vit ce frère sub-saharien , chez nous en pays d’islam, me fait désespérer de retrouver enfin les vraies valeurs de l’islam.

Ce frère est ce qu’on appelle en Islam « Ibn Essabil » ; traduire : le voyageur, l’étranger, l’homme de passage, le sans-domicile ; l’homme à la recherche de son destin. Dieu le place parmi Ses créatures qui méritent en priorité notre assistance, notre compassion et notre aide de tous les instants.

 

Pourquoi tant d’importance à accorder à ce voyageur ?

Mes souvenirs remontent aux années cinquante. A l’heure du dîner, nous nous retrouvions mon frère aîné et moi ( 8 et 6 ans) autour de la meïda pour partager ensemble l’incontournable couscous quotidien rarement agrémenté d’un morceau de viande que mon père dépiautait et répartissait au-dessus des légumes de sorte que chacun puisse en avoir un morceau. Notre maison arabe, rez-de-chaussée naturellement, donnait sur la rue par une porte principale qui devait rester ouverte au moment du dîner. Nous étions à trois mais il y avait quatre cuillères. La quatrième était réservée à Ibn Essabil. A table, par tradition, il y avait toujours une cuillère en surnombre.

Mon père avant de diner, prononçait des prières à voix basse et ne commençait à manger qu’après s’être assuré de ne pas entendre des bruits de pas dans la rue. Le premier d’entre mon frère et moi qui se levait le premier pour aller chercher le passant et le faire rentrer pour partager notre repas gagnait sa bonne action. Souvent l’invité impromptu était gêné et préférait repartir avec sa part de repas dans sa sébile. Peut-être existe-t-il un lien étymologique en « sébile » et ibn essabil ?

La tradition existe encore chez moi de toujours disposer une cuillère en surnombre. J’ai appris que cela existait dans d’autres sociétés humaines, dans d’autres pays et dans d’autres religions. Cela signifie que la solidarité humaine a toujours existé de tout temps, chez les sociétés primitives.

Comment expliquer alors que nous puissions assister au spectacle de cette détresse inadmissible, aujourd’hui chez nous, au XXIème siècle ; qui plus est en terre d’islam ? Comment expliquer à nos enfants le soir en rentrant à la maison que nous sommes insensibles au froid à la faim et la maladie de nos frères humains, particulièrement ceux qui ont sont venus de loin pour échapper à leur enfer quotidien, persuadés de trouver chez nous un tout petit peu de chaleur humaine ; de celle que le Coran nous oblige à réserver aux plus démunis de Ses créatures et aux blessés de la vie.

Voilà ! Je voulais juste vous apporter mon témoignage, vous rassurer en vous affirmant que cela n’arrivera jamais dans mon quartier ; que personne ne dormira dehors par ce froid et que nous partagerons nos repas avec ceux qui ont faim, à la fortune du pot. Non pas parce que nous sommes plus musulmans ou meilleurs que les autres, mais parce que nous gardons en nous un minimum de sens de la dignité humaine et que personne d’entre nous ne pourra jurer qu’il ne sera pas un jour lui aussi, Ibn Essabil.

Anonymement, vôtre

Article précédentCAN 2017/ Des téléviseurs LED à gagner aux centres d’entretien de TOTAL
Article suivantAéroport d’Alger/ Une cache souterraine d’objets volés découverte par la police