Les rencontres cinématographiques « Le Maghreb des films » à Paris accueillent cette année de nombreuses projections algériennes. Portrait intimiste d’une moudjahida, déambulation enfantine en pleine guerre d’indépendance ou chronique au vitriol de l’Algérie d’aujourd’hui : les réalisateurs algériens ou franco-algériens continuent de creuser leur passé et  de s’interroger sur leur présent. Nassima Guessoum, Narimane Mari et Bahia Allouache y présentaient toutes trois un premier film. Elles nous parlent de leur travail et de leur rapport au cinéma algérien.  

Toujours hanté par son passé, mais plein d’interrogations sur son présent et son avenir : le cinéma algérien au « Maghreb des Films » est bien le reflet des préoccupations de la société algérienne et du rapport qu’elle entretient avec son histoire. Avec leurs premiers longs-métrages, fictionnels ou documentaire, les trois réalisatrices Nassima Guessoum, Narimane Mari et Bahia Allouache illustrent chacune à leur façon cette tendance actuelle du cinéma algérien.

Raconter les petites histoires qui font la grande Histoire

C’est par ce qu’elles appellent la « petite histoire » que Nassima Guessoum et Narimane Mari ont décidé de se replonger dans la période de la guerre d’indépendance. Dans son documentaire intimiste « 10949 femmes », la franco-algérienne Nassima Guessoum fait le portrait d’une ancienne moudjahida et raconte à travers elle l’engagement mal connu (car souvent fantasmé) de ces femmes dans la guerre d’indépendance. « J’ai d’abord eu l’idée du thème, ce n’est qu’ensuite que je me suis mise à chercher une ancienne combattante. Mais les premières personnes que j’ai rencontré étaient figées dans un discours officiel, une sorte de roman national, de ceux qu’on vous raconte dans les musées. Or, je voulais quelqu’un qui raconte sa propre histoire  » explique-t-elle.

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Affiche du film « 10949 femmes » de Nassima Guessoum

Dans sa première fiction au ton décalé « Loubia Hamra », Narimane Mari aborde cette période trouble par le regard d’une bande de gamins des quartiers populaires d’Alger. « Il n’était pas question pour moi de rentrer dans la grande histoire. Ce film est tiré des récits que j’ai entendus, car à mon sens on peut y puiser une vérité. » avance-t-elle. Narimane explique sa démarche. « Ce film est une manière de poursuivre une mémoire et de traiter ce sujet comme il est : incompris dans son ensemble. Quand on est enfant, on ne peut pas comprendre la guerre, surtout lorsqu’elle est complexe. Choisir l’enfance pour aborder la guerre était aussi un moyen de parler de liberté, et donc de la libération du peuple algérien ». Mais pour Narimane Mari, son film n’explore pas que le passé. « Le fait de donner une place à ces enfants souvent oubliés est un moyen de dire leur capacité, de dire leur liberté et donc de parler de l’Algérie d’aujourd’hui » souligne-t-elle.

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Image du film « Loubia Hamra » de Narimane Mari

Dire l’Algérie d’aujourd’hui, mais dans toute son absurdité cette fois, c’est aussi le challenge de la jeune cinéaste Bahia Allouache avec son premier long-métrage « Cinéma bidon ». Prenant comme point de départ la longue hospitalisation d’Abdelaziz Bouteflika en 2013, la fille de Merzak Allouache (dont la patte apparaît clairement dans le film) propose une mise en abîme comique dans laquelle un couple au bord du divorce tente de réaliser un film politique sur la mort (supposée) de leur président. « Ce film est un mix de plusieurs envies : celle de faire une comédie et celle de parler d’un événement politique qui me rendait perplexe » explique Bahia Allouache après la projection de son long-métrage.

Faire du cinéma en Algérie : un deux poids, deux mesures

Autorisations de tournage qui tardent à venir, Ministère de la Culture qui cherche à arrêter le projet à tout prix : de nombreux passages de « Cinéma bidon » parlent aussi de la condition de cinéaste en Algérie. « C’est vrai que je n’ai pas pu m’empêcher de me venger dans certains plans des difficultés qu’on a rencontré au tournage ! » confie Bahia Allouache. Réalisé sans autorisation et sans soutien financier des autorités, « Cinéma bidon » a l’étiquette du film indépendant, et a peu de chance d’être diffusé en Algérie. « J’envisage des projections privées, mais je doute qu’il soit diffusé dans le peu de salles qui comptent le pays » regrette Bahia.

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Image du film « Cinéma bidon » de Bahia Allouache

Narimane Mari dit au contraire avoir été surprise par le soutien des autorités algériennes à son projet de film, pourtant loin des codes du cinéma classique. « L’Etat algérien est le seul à m’avoir aidé pour mon film. Compte tenu du thème et de mon traitement un peu décalé, je pensais qu’ils allaient me tomber dessus, mais ça n’a pas du tout été le cas ! Je crois qu’ils ont aussi besoin que notre génération continue de se saisir de cette histoire » analyse-t-elle. En opposition avec un cinéma français trop à cheval sur les règles, elle dit apprécier la liberté qui existe encore en Algérie. « En France, il faut écrire selon des codes, sinon ton projet n’a aucune chance d’être financé. En Algérie il y a une quête de création, il n’y a pas de réglementation démesurée sur la façon d’écrire, l’espace des possibles est plus large. » compare-t-elle. «  Il n’y a pas de censure. Là j’ai écris un film sur le corps des femmes dans l’espace public, j’ai aussi reçu du soutien. Et dans la rue, j’ai filmé sans aucun problème » témoigne-t-elle.

Nassima Guessoum partage cet avis. « On ne peut pas dire que le cinéma algérien n’est pas soutenu. « L’Oranais » de Lyes Salem qui fait tant polémique aujourd’hui a été soutenu par le FDATIC*. ». Pour elle, le problème est ailleurs. « Ça me fait rire quand j’entends parler de censure. Comme si nos films étaient très vus ! Ce n’est pas une question de financement, les cinéastes algériens font des films avec ou sans soutien. Les moyens de diffusion existant en Algérie sont dérisoires. ».

* FDATIC : Fond de Développement de l’Art, de la Technique et de l’Industrie Cinématographiques

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