“Du 1er juin au 30 novembre 2011, et au niveau des statistiques, l’Algérie a acheté 850 000 t blé de plus que par rapport à la même période, un an auparavant”. Alors où va tout ce blé ? L’Algérie achète la paix à ses frontières en fournissant ses voisins touchés par les guerres civiles.

Le bon samaritain ?

L’Algérie, qui est le premier importateur mondial de blé dur (1,7 million de tonnes), en dehors de l’Italie, et le 5e en blé tendre (4,3 millions de tonnes), fait l’essentiel de son marché en France, qui détient 35% du marché algérien en blé dur et jusqu’à 85% en blé tendre. Des chiffres qui placent la France en position de quasi-monopole, un terme que les professionnels français hésitent à utiliser. Pour Leandro Pierrebattisti, responsable du suivi marchés et relations filières à France Export Céréales (FCE), et accessoirement guide du groupe des producteurs céréaliers algériens, la France a profité de ces quatre dernières années pour se placer sur le marché algérien, dominé auparavant par le blé russe et ukrainien. Une reconfiguration de la carte géographique des fournisseurs de l’Algérie qui a graduellement changé depuis la campagne 2007-2008, qui a vu l’Australie réduire de moitié sa production de blé et les prix des céréales de connaître des cimes jamais égalées.

Les opérateurs privés algériens n’arrivant plus à suivre la nervosité du marché et à assumer la courbe ascendante du blé ont poussé l’état, à travers l’Office algérien interprofessionnel des céréales (OAIC), à s’investir totalement dans l’importation. Le nouveau cahier des charges imposé par l’OAIC, mettant l’accent sur le pourcentage de punaises (graines piquées par les insectes), a éliminé de facto la Russie et l’Ukraine de la liste des fournisseurs de l’Algérie. La France, de par sa proximité géographique et historique, devenait ainsi le premier bénéficiaire de cette nouvelle donne, en s’adaptant aux exigences des industriels algériens et en garantissant une logistique portuaire sans faille.
Pourtant, pour le représentant de FCE, la France a tout intérêt à conserver le marché algérien même s’il semble pour le moment acquis. “Cependant, il suffit à l’OAIC de modifier son cahier des charges pour que les choses évoluent autrement”, explique encore notre interlocuteur. Comme pour étayer cette version pessimiste, il souligne le renouvellement générationnel et le vieillissement culturel avec des Algériens de plus en plus tournés vers l’anglais et donc vers les états-Unis d’Amérique ou encore le Canada, et dira qu’il est difficile de faire du lobbying en Algérie si ce n’est pour garder les parts de marché. M. Pierrebattisti insiste également sur l’arme persuasive du blé, devenue ces dernières années un véritable enjeu stratégique pour des pays comme la Russie, pour se repositionner sur l’échiquier mondial à travers un redéploiement de ses exportations en direction, plus particulièrement, du marché asiatique.

Quid de l’Algérie ? Croissance démographique oblige, mais pas seulement, l’Algérie est devenue ces dernières années l’un des premiers pays importateurs de céréales (blé dur, blé tendre et maïs) pour satisfaire ses besoins domestiques mais également pour approvisionner, sous une quelconque forme, des pays frontaliers comme le Mali ou le Niger dont la stabilité politique est un gage de quiétude le long des frontières communes, mais aussi dans la pérennisation de la lutte antiterroriste dans cette région du Sahel. “Du 1er juin au 30 novembre 2011, et au niveau des statistiques, l’Algérie a acheté 850 000 t blé de plus que par rapport à la même période, un an auparavant”, précise notre guide de circonstance, qui ajoute qu’en l’espace de six mois, on ne pouvait justifier cette boulimie importatrice ni par une quelconque croissance démographique ni par le besoin de stocker, puisque l’Algérie ne dispose pas de capacités de stockage pour de telles quantités.
Alors où va tout ce blé ? L’Algérie achète la paix à ses frontières en fournissant ses voisins touchés par les guerres civiles, mais fait également face au phénomène gangrenant de la contrebande aux frontières est et ouest.

Saïd Oussad

Suite du reportage sur  Liberté

* Le titre est de la rédaction