Absent en France, « évaporé » en Algérie. L’ex-milliardaire déchu Abdelmoumen Rafik Khalifa, 48 ans, reste une énigme. Surgi de nulle part à la fin des années 1990, l’homme a accumulé en quelques années une fortune colossale, bâtie sur d’étranges affaires dans l’aviation, la banque, la pharmacie ou la location de voitures de luxe, avant de tout perdre.

Condamné par contumace en 2007 par le tribunal de Blida, en Algérie, à la réclusion criminelle à perpétuité, il devait être rejugé après une décision de la Cour de cassation algérienne. Mais depuis son extradition de Londres, où il avait trouvé refuge, le 24 décembre 2013, puis son incarcération, plus personne, en Algérie, n’a entendu parler de lui. Et c’est en France que son procès s’est ouvert, par contumace une nouvelle fois.

PROXIMITÉ AVEC LE MONDE DES SERVICES

L’homme n’est pourtant pas un inconnu à Alger, où la tentation est grande d’établirun lien causal entre sa fortune fulgurante, volontiers présentée par les tenants du régime au début des années 2000, après une décennie de guerre civile, comme l’image d’une Algérie « qui gagne », et la carrière de son père, Laroussi Khalifa.

Ce dernier a en effet été un proche collaborateur du colonel Abdelhafid Boussouf, mythique dirigeant du Service de renseignement et de liaison de l’Armée de libération nationale, qui devint, pendant la guerre d’Algérie, en septembre 1958, le ministère de l’armement et des liaisons générales, l’ancêtre des servicesalgériens, très influents au sein du régime.

Au côté d’Abdelhafid Boussouf, dont il a été le directeur de cabinet, Khalifa père côtoie des personnages de premier plan après l’indépendance : Houari Boumediène, ministre de la défense puis chef de l’Etat de 1965 jusqu’à sa mort en 1978 ; Abdelaziz Bouteflika, président depuis 1999, et Kasdi Merbah, qui dirigea la Sécurité militaire, devenue depuis le département du renseignement et de la sécurité.

Outre sa proximité avec le monde des services qui pèse lourd dans la politique algérienne, Laroussi Khalifa a aussi été ministre de l’industrie et de l’énergie du premier gouvernement de Ben Bella, entre septembre 1962 et septembre 1963, puis directeur général d’Air Algérie. Il est nommé ambassadeur à Londres en 1964, où il épouse Farida Kébache, l’aînée d’une famille bourgeoise de Béjaïa. Lafamille Kébache a un vague lien de parenté avec les Kéramane, dont l’un des membres, Abdelouahab Kéramane, était gouverneur de la Banque d’Algérie au moment du lancement de la Khalifa Bank. Ce lien de parenté servira de base (non dite) à l’accusation de collusion contre Kéramane, condamné, lui aussi, par contumace à Blida.

« PARFAIT IMPOSTEUR »

Parmi les anciens du FLN, bien peu cependant sont ceux qui ont ouvertement établi un lien direct entre l’entregent du père et l’affairisme du fils. A une exception près : pour l’ancien chef du gouvernement Belaïd Abdesselam, qui avait une solide inimitié pour Laroussi Khalifa depuis la guerre d’indépendance, le père de Rafik Khalifa était un « parfait imposteur », qui a réussi à « s’incruster dans les structures du FLN en guerre ». Un « personnage sans scrupule, animé par le désir de parvenir à tromper la confiance des autres », qui se serait prévalu de diplômes universitaires imaginaires.

Et pour insister sur cette filiation dans « l’imposture », Belaïd Abdesselam avait porté l’estocade dans une lettre datée du 17 février 2007, alors que se déroulait, à Blida, le procès de la Khalifa Bank. « L’arnaque que son rejeton a perpétrée au détriment de l’Algérie, écrivait-il, se situe bien dans la continuité des agissements malfaisants accomplis par celui qui se faisait passer pour le maître espion du FLN. »

Vengeance personnelle ou règlement de comptes au sommet ? L’histoire de Laroussi Khalifa n’a en tout cas rien d’ordinaire. Après son retrait du circuit politique, il avait fait pharmacie à l’université d’Alger avant d’ouvrir un laboratoire. Une officine que son fils reprendra par la suite.

Lu sur Le Monde