Cet essai est une œuvre salutaire. À ma connaissance, nous avons affaire à l’ouvrage le plus abouti et le mieux argumenté sur la place à réserver aux langues maternelles, la langue arabe véhiculaire, la daridja, et les langues berbères. L’Auteur recommande d’adopter ces langues comme langues principales d’enseignement national pour le Maroc. Disons d’emblée que si Fouad Laroui s’appuie sur la réalité linguistique marocaine, ses analyses sont transposables mutatis mutandis aux autres pays du Maghreb, mais également aux pays arabo-musulmans du Moyen-Orient.

Le sujet de cet essai soulève un problème crucial pour le présent et le devenir des Nations maghrébines notamment, sujet sur lequel je travaille depuis une quinzaine d’année [2]. En 1996, j’ai publié Les Grands maîtres algériens du Cha‘bi et du Hawzi [3] aux fins de poser les bases linguistiques nationales d’une valorisation du patrimoine littéraire et musical spécifiquement maghrébin.

Adhérent aux thèses développées par Fouad Laroui, j’invite fortement à la lecture de son essai, car cette œuvre est incontournable pour quiconque souhaite comprendre une des sources importantes du mal-être et de la désespérance de l’écrasante majorité des Maghrébin-es. Corrélativement, sa lecture permet aussi de comprendre les causes essentielles de l’état sinistré de l’éducation nationale maghrébine. En effet, la politique éducative au Maghreb a déjà sacrifié plusieurs générations d’enfants, et les conséquences tragiques (culturelles, économiques et sociales) qui en découlent sont désormais palpables à une large échelle.

Une simple note de lecture ne peut résumer la richesse et les nuances argumentatives de Fouad Laroui. Je me limiterai donc à mettre en exergue seulement deux thèses de cet Auteur :

1- La première a trait aux graves problèmes résultant de la diglossie[4] linguistique caractérisant l’ensemble du Maghreb ; l’Auteur consacre le chapitre II (pp. 72 à 118), à mon sens le plus important de cet essai, à démontrer en quoi cette diglossie révèle l’enfer éducatif dans lequel les enfants maghrébins sont plongés. En particulier, il pointe les responsabilités coupables des dirigeants politiques dans la fabrication de cet enfer. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le délitement de nos sociétés et la désespérance qui frappe la majeure partie de notre jeunesse comme celle des autres pays arabo-musulmans ; et, s’il fallait d’autres preuves irréfutables, il est loisible à chacun-e de consulter les indicateurs culturels, scientifiques, économiques et sociaux publiés dans des études de l’UNESCO (voir les Rapports mondiaux de suivi de l’éducation pour tous – ETP -), du FMI et bien d’autres revues spécialisées. Faute de place, je n’en citerai ici que trois :

– Le premier indicateur porte sur l’économie de la connaissance calculée pour l’année 2009 par la Banque Mondiale. Sur un total de 146 pays, La Tunisie est 82 e rang ; le Maroc au 99 e rang ; l’Algérie au 105 e rang et la Mauritanie au 116 e rang (la Libye n’apparaît pas dans ce classement).
– Le deuxième concerne la production scientifique à partir du dernier “Rapport 2010 de l’UNESCO sur la science”. En termes de publications par millions d’habitants : Tunisie (196,2), Algérie (37,5), Maroc (36,9), Libye (15,9), Mauritanie (4,3). La moyenne mondiale est à 147,8, celle des pays arabes à 41,2 et celle des pays musulmans à 38,7, sauf pour la Turquie (243,6) et l’Iran (150,4).
– Le troisième a trait à la capacité de diffuser et de maîtriser l’utilisation des technologies de l’information et de la communication, indice calculé, pour 2009-2010, par le Forum Économique Mondial. Sur 133 pays classés, la Tunisie est 39 e : le Maroc 88 e, l’Algérie 113 e, la Mauritanie 102 e et la Libye 103 e. [5]

Ces indicateurs, qui appellent d’autres commentaires, donnent néanmoins à percevoir une déliquescence culturelle généralisée rendant impossible la construction d’un État-nation capable de faire face efficacement aux défis nationaux et internationaux auxquels il se confronte naturellement. Par conséquent, le sujet des langues basiques d’enseignement et d’éducation, sur lequel l’essai de Fouad Laroui insiste à juste titre, est la principale décision politique à prendre si l’on veut garantir à nos citoyen-nes un meilleur avenir. J’ajoute que le choix de nos langues maternelles à enseigner – qui n’est pas la langue arabe littéraire ou classique – doit s’accompagner d’un enseignement bilingue. Celui-ci est à décider selon le capital linguistique ou « butin de guerre » [expression empruntée à Kateb Yacine] accumulé en langues, française et anglaise, selon l’histoire de chaque pays musulman. Pour le Maghreb, c’est la langue française qui doit être favorisée. Cette analyse, en aucune manière, n’oppose une quelconque réserve à ce que les langues arabes, vernaculaires et l’arabe classique soient des langues nationales des sociétés maghrébines, au même titre que les langues berbères les plus usitées. Mais les langues arabes vernaculaires et véhiculaires ainsi que les langues berbères, parce que langues maternelles, doivent avoir une claire prééminence sur la langue arabe classique.

2- Dans son chapitre III intitulé « Controverses », Fouad Laroui expose les aliénations, de catégorie panarabe et panislamique, qui obèrent le raisonnement de la plupart des gouvernants arabo-berbéro-musulmans comme celui de nombreuses « élites » médiatiques qui, à travers la confusion de leurs analyses, ont contribué à légitimer les insensées politiques d’arabisation idéologique imposées à nos populations.

Pour conclure, je dirai que la lecture de cet essai s’impose à toutes celles et ceux qui ont à cœur de mettre fin à l’état de faillite générale de l’enseignement public maghrébin, en particulier à celui en vigueur en Algérie tant son caractère débile et criminogène est le pire de ce qui existe d’entre les trois principaux pays du Maghreb.

Une contribution de Rachid Aous, Chercheur en Ethnomusicologie maghrébine

Références

[1] Cf., Le drame linguistique marocain, éd. Zellige, Léchelle -France, 2011. Sur la négation de la spécificité linguistique maghrébine par les idéologues sectaires panarabes et panislamistes, signalons aussi l’essai d’Abou Elimam, Le maghribi langue trois fois millénaire. Explorations en linguistique maghrébine, éd. ANEP, Rouiba (Algérie), 1997 : un des points forts de sa thèse est l’exploration de la langue punique comme substrat constitutif des langues arabes parlées au Maghreb.

[2] Cf. Rachid Aous, Aux origines du déclin de la Civilisation arabo-musulmane ou les sources du sous-développement en Terres d’Islam, essai dans lequel les chapitres VI et VII sont consacrés à cette question linguistique vitale pour l’avenir des sociétés maghrébines ; s’y trouve également exposée une méthodologie d’écriture de l’arabe vernaculaire, pour que ce corpus littéraire spécifique maghrébin soit compris par quiconque, de par le monde, possède les bases grammaticales de la langue arabe littéraire ou classique.

[3] Les Grands maîtres algériens du Cha’bi et Hawzi, (Sous la coordination de Aous Rachid), en collaboration avec H. Hadjadji, M. Nicolas, B. Djelloul-Rachid, M. Ould Slimane, en coédition avec l’Unesco : première anthologie bilingue (arabe-français, kabyle-français) de poésie chantée au Maghreb, comprenant 53 poèmes transcrits (43 en arabe et 10 en kabyle), traduits en français. Cf. aussi, par Nadir Marouf et Souheil Dib, Anthologie du Chant ‘Arubi et Hawzi, genres musicaux de la tradition musicale maghrébine, présentée en coffret format 14/25 comprenant : 7 CD dans l’esthétique mélodique de l’École de Tlemcen + 1 ouvrage de 200 pages avec transcription des poèmes chantés en arabe vocalisé, traduction de ces poèmes en français, la biographie des poètes et un appareil linguistique et historique, éd. Les Patriarches – Dâr al-‘Uns, Paris, 2003.

[4] En sociolinguistique, la diglossie désigne l’état dans lequel se trouvent deux langues coexistant sur un territoire donné et ayant, pour des motifs historiques, culturels et politiques, des statuts et des fonctions sociales distinctes : l’une étant présentée comme supérieure et l’autre inférieure. En langue arabe, le mot « diglossie » – qui n’existe pas dans les dictionnaires arabes de référence – peut être rendu par : infisam allughati fî al-mujtam‘i al-madaniyyi wa-s-siyâsiyyi (conflit linguistique dans la société civile et politique) par analogie à l’expression, aujourd’hui bien connue, désignant la schizophrénie et s’énonçant en arabe comme suit : infisam achchakhsiya (le dédoublement de la personnalité).

[5] Ces indicateurs sont puisées dans des études publiées par Nadji Safir. Elles sont notamment accessibles dans deux
quotidiens d’Alger : El-Watan et Le Soir d’Algérie.