Sur une plage de la méditerranée, un 14 juillet, un acte barbare a tué des dizaines de personnes venue voir en famille un feu d’artifice. Une femme pleure sa mère victime du carnage. Elle est musulmane. Un homme s’arrête et lui dit en guise de parole de compassion que « c’est bien fait pour elle», que « ça débarrasse » et qu’elle n’a « qu’à rentrer chez elle ».

Quelques jours après, sur une autre plage, pas très loin, des policiers reçoivent un appel téléphonique, débarquent et somment une femme musulmane portant un foulard sur la tête, de se décoiffer. La dame s’exécute et essuie des paroles racistes devant des baigneurs impassibles et des policiers indifférents.

Dimanche 27 aout 2016, un restaurateur refuse de servir deux femmes musulmanes, leur explique que les musulmans sont des terroristes et qu’il ne sert pas les terroristes.

Ceux qui s’imaginent que cela se passe à Tel-Aviv ou à Jérusalem auront tout faux.

Cela s’est passé au « Pays des Droits de l’Homme », au pays de Voltaire, de Zola et de Victor-Hugo.

Cela s’est passé en France au cours de l’été 2016 à Nice où le tiers des victimes du massacre du 14 juillet sont des familles musulmanes.

Cela s’est passé à Cannes à la suite d’un acte de délation, comme au temps de l’occupation allemande, quand les « bons Français » dénonçaient les voisins juifs à la police de Vichy ou à la Gestapo.

Cela s’est passé à Saint-Denis, pas loin de Paris. Et dans le restaurant où il y a eu refus de vente pourtant puni par la loi, aucun des clients présents n’est intervenu pour ramener le restaurateur à la raison et rappeler les valeurs de la République.

En France après l’épisode de la piscine de Marseille, et après les nombreuses agressions contre les femmes portant foulard, la parole raciste s’est ouvertement libérée. On ne se cache plus pour haïr. On le fait au grand jour. Et puis la haine a cédé la place à l’humiliation. La dame au foulard sur la plage de Cannes s’en souviendra. Les autres mamans aussi. Il y aura un avant et un après Cannes.

 Oui ! La parole raciste et islamophobe s’est libérée. Et il n’y a rien de surprenant à cela puisqu’on s’est habitué à entendre des propos islamophobes à la radio et à la télévision ?

Puisque Le Pen le fait depuis longtemps.

Puisque Alain Finkielkrault dit qu’il y a trop d’Arabes et de Noirs dans l’équipe de France et que l’islam c’est la plaie de La France.

Puisque Eric Zemmour dit que les prisons sont remplies d’Arabes, que les banlieues sont des pépinières de délinquants et que tous les maux de la France viennent de là.

Puisque Nadine Morano crie à l’invasion de la France par les musulmans et que l’ancien Président qualifie leurs enfants de « racaille ».

Puisque madame Elizabeth Badinter, l’épouse de Robert Badinter, se fiche comme d’une guigne qu’on la traite d’islamophobe.

Puisque tant d’autres célébrités, d’habitude si promptes à dénoncer les propos racistes ne s’offusquent plus de l’expression publique raciste et xénophobe quand elle vise les Arabes et les musulmans.

Imagine-t-on un seul instant, trois policiers demandant à un citoyen juif, d’ôter sa kippa ? Assurément non, parce que non seulement on crierait partout à l’antisémitisme, mais on verrait descendre dans la rue, le ban et l’arrière-ban de tout ce que la France compte d’hommes politiques, d’artistes et d’intellectuels, pour dénoncer l’abomination et pour demander pardon à leurs compatriotes juifs ?

Comme si la communauté musulmane était indigne de compassion et comme si les citoyens musulmans méritaient d’être marqués du saut de l’infamie parce que des voyous avaient décidé de massacrer en leur nom et au nom de leur religion.

Faut-il encore une fois dénoncer les indignations sélectives, la hiérarchisation de la douleur et l’absence de protection des musulmans par la loi ? Faut-il continuer à rêver et jusqu’à quand, d’une autre « loi Gayssot » qui serait votée cette fois-ci, contre les actes et les propos antimusulmans ?

Que ce soit dans la rue, les transports en commun ou les lieux publics, on constate de plus en plus de regards appuyés au passage de femmes voilées ou se couvrant tout simplement la tête. Leurs enfants ont peur. Comme tous les enfants, ils ont peur pour leurs mamans. Ils ne comprennent pas ce qu’on leur reproche et pourquoi on oblige leurs mamans à se décoiffer ni pourquoi elles n’ont pas le droit de se baigner avec le maillot de leurs choix.

On en arrive à se demander pourquoi en France, on excelle dans la généralisation et dans la condamnation immédiate et sans appel dès qu’il s’agit de l’islam et des musulmans. On a débattu de la burka durant des mois alors qu’il s’agit d’un vêtement afghan. On a passé tout l’été à parler de burkini sur les plages alors qu’on n’en a dénombré que cinq. Et parce que des voyous, des dealers ou des illuminés tuent au nom de l’islam, on accuse tous les musulmans d’être des terroristes.

Shlomo Sand, un professeur israélien, connu pour le courage de ses opinions, écrit au sujet de ce climat malsain en France : « En s’employant, autant que possible, à aliéner la communauté musulmane, on n’a de cesse de faire apparaître ses marginaux comme des fous meurtriers. Le fait qu’il y ait un large fossé entre ces croyants « zombies » et l’islam, tout comme celui qui existait hier entre les phalangistes libanais et le christianisme, ou encore, aujourd’hui, dans les territoires palestiniens occupés, entre les colons meurtriers et la religion juive, n’y change rien. Jadis, le Talmud était un livre impur, maintenant, c’est le Coran qui est coupable. En fin de compte, nombre de républicains laïques français d’aujourd’hui se révèlent porteurs d’une mentalité religieuse. La laïcité, comme autrefois le patriotisme, s’avère, de nos jours, l’ultime refuge de l’infâme. »

Tant et si bien que la plupart des candidats à la candidature pour les prochaines élections présidentielles, ont cru bon de sauter sur l’aubaine et d’emboîter le pas au Front National, pour faire du burkini le centre de préoccupation des Français, ramenant à l’arrière-plan des problèmes pourtant nettement plus graves tels que le chômage, le déficit, les inégalités et les conflits sociaux.

Ce qui se passe en France nous concerne nécessairement compte-tenu de notre histoire commune et de notre destin inévitablement lié. Il nous importe de suivre avec attention ce qui s’y passe et d’en appeler toujours à la raison et au sens des responsabilités de ses dirigeants. Nous l’avions écrit lors du passage en Algérie du Premier Ministre monsieur Valls. Nous plaçons l’intérêt de nos peuples et de nos pays au-dessus des mouvements d’humeur, des caprices et des alliances de circonstance, mais nous sommes extrêmement sensibles à ce qui pourrait attenter à la dignité de nos coreligionnaires à cause de leur foi ou de leurs origines.

Aziz Benyahia