Ce jeudi 29 octobre, Régis Debray était présent au Salon International du Livre d’Alger, pour rencontrer ses lecteurs algériens. Ce fut l’occasion pour Algérie-Focus, lors d’une séance organisée par l’Institut Français d’Alger, de lui poser quelques questions sur la place du français et de la francophonie au Maghreb ainsi que dans le Monde arabe. Cette discussion sur le rôle des langues dans nos sociétés a peu a peu évolué vers une remise en cause des systèmes éducatifs français et algériens, et a permis d’évoquer l’une de ses propositions phares pour l’école française: l’enseignement du fait religieux. En fin d’après-midi, un débat fut organisé avec Kamel Daoud, et ce fut l’opportunité de préciser leurs positions sur ces questions majeures.

Le philosophe français est un républicain forcené, un ‘souverainiste de gauche’ dit-on souvent, et la question de l’éducation, et donc de la formation de citoyens libres, occupe dès lors une place de choix parmi ses thèmes de prédilection.

En lui parlant de coopération bilatérale en matière d’éducation entre la France et l’Algérie, avec la possibilité à terme de renforcer l’enseignement de l’arabe littéral en France, de la même manière que doit être soutenu l’enseignement du français dans les pays maghrébins, M. Debray acquiesce : « Il y a un travail d’enseignement à faire, en effet, et pas seulement en matière de langues, et c’est pour cela que j’avais mis en avant l’importance de l’enseignement du fait religieux à l’école de la république ».

Le philosophe français insiste alors sur un point : l’enseignement du fait religieux n’est évidemment pas un enseignement ‘religieux’, c’est un enseignement laïc, comme tous les savoirs enseignés à l’école républicaine, mais un savoir sur les religions et leur histoire, et donc sur nos civilisations : « Les jeunes générations doivent être capables de comprendre les origines de leur civilisation, et une culture religieuse est dès lors fondamentale ».

Il évoque alors un problème récurrent en France, mais qui semble aussi bien présent en Algérie : la qualité de la culture religieuse des jeunes populations. « Le problème c’est la religion sans culture, et surtout la religion sans culture religieuse », explique-t-il. La possibilité d’égarement et la potentielle manipulation de jeunes citoyens n’ayant pas une érudition religieuse suffisante est alors plus forte. Un tel enseignement, pour l’écrivain, est d’importance vitale car il permet « de désamorcer les guerres religieuses, mais aussi d’apaiser les tensions communautaires ».

Laïcité intelligente

Il fait alors la promotion d’une laïcité ‘intelligente’, qui « comprend le religieux, sans en faire abstraction ». Alors qu’une dame algérienne, dans le public, s’offusque de cette vision de la gestion de l’espace public, il regrette justement la « conception biaisée » de la laïcité qui circule bien souvent dans les sociétés musulmanes : « Il ne faut surtout pas confondre la laïcité et l’athéisme, la laïcité n’est pas une idéologie et ne cherche pas à remplacer les religions, et ce n’est pas non plus une ‘privatisation’ de la religion, c’est un cadre de vie qui cherche à faire coexister les religions de manière pacifique ».

Comment expliquer l’incompréhension globale qui règne autour de ce terme au sein de la société algérienne ? Un peu plus tard dans l’après-midi, Kamel Daoud a débattu avec M. Debray, et a expliqué que l’a priori négatif sur ce concept libertaire était lié à son association à la France, « la laïcité est associé à une idée française et à l’histoire coloniale », ainsi qu’à l’appropriation des débats sur les questions religieuses par les islamistes : « Depuis 20 ans, c’est ‘la’ question principale, mais ce sont les islamistes qui ont, dès le début, défini les termes du sujet, de manière biaisée évidemment, et nous en payons le prix aujourd’hui ». Sur le premier point, une dame du public a évoqué l’existence millénaire du concept de laïcité au sein de nombreuses « assemblées de village » en Algérie, argument battant en brèche l’idée d’une laïcité aux origines purement françaises.

L’individu en question

Leur débat était passionnant. Ces deux écrivains viennent d’univers fort différents, mais se rejoignent sur plusieurs points. Si Debray fait une distinction fondamentale entre l’individu et le citoyen pour comprendre l’objectif même de laïcité, celui de transformer justement une masse d’individus en un collectif de citoyens, Daoud regrette quand à lui l’inexistence, pour le moment, de « l’individu » en Algérie : « Nous sommes dans une société où l’individu n’est pas encore né », explique-t-il.

Leur opposition théorique se trouve justement dans cette différence culturelle. En simplifiant volontairement le trait, on peut dire que Debray souligne la régression du « nous » dans les sociétés occidentales, là où les ‘individus’, devenus ‘citoyens’, se transforment progressivement en de simples ‘consommateurs’, alors que Daoud évoque au contraire l’absence du « je » dans une société algérienne qui ne le voit que « comme une singularité, comme une dissidence » : « Tant que l’individu n’existe pas, la République ne pourra pas naître ».

Leur réconciliation s’opère par les nuances de Debray : « En réalité, le ‘je’ comme le ‘nous’ menacent le monde », et la laïcité apparaît alors comme un instrument au service d’un Etat bienveillant, soucieux de réguler les espaces mouvants s’établissant entre ce ‘je’ déshumanisé et ce ‘nous’ auquel certains reprochent sa dimension liberticide.

Si le débat était fort intéressant, on aurait aussi aimé voir les arguments d’un anti-laïcard féru face à ceux de Régis Debray et de Kamel Daoud, même si certaines des questions et interventions du public étaient particulièrement pertinentes. Leur intelligence et leur sens de la formule a néanmoins ravi l’auditoire de l’Institut Français d’Alger, et leur présence dans la capitale algérienne laisse espérer de futurs débats enflammés sur ces questions cruciales.

Tahar S.