Tout semble ordinaire en cette matinée de lundi 26  janvier 2015 à la gare ferroviaire de Dar El Beida, dans la banlieue est d’Alger. Rien ne laisse présager une journée chaotique pour les usagers du train.

8:30. Dans le hall de la gare, une dizaine d’usagers font la queue devant les deux guichets de vente des tickets. Les guichetiers de la Société nationale des transports ferroviaires (SNTF) encaissent l’argent des clients et leur remettent les titres de voyage ainsi que de la monnaie pour certains d’entre eux. Prenant bien soins de placer la monnaie dans le fond de leurs poches, tickets en mains, ces derniers s’empressent à rejoindre le quai.

8:37 est l’heure de départ à destination d’Alger indiquée sur le petit billet vert, frappée au verso de logos de la SNTF. Un train électrique se trouve déjà sur l’une des voies de la gare. Les voyageurs ne se hâtent pas pour autant de s’y embarquer. Assis, debout ou faisant des va et vient sur le quai, ils donnent l’impression d’attendre, qui tranquillement et qui impatiemment, un autre train. L’heure de départ prévue est déjà passée. L’angoisse gagne de plus en plus les usagers. Toute pressée, une dame d’un certain âge arrive. « C’est le train qui part vers Alger celui-ci, non? », demande-t-elle à un quinquagénaire, assis sur un banc métallique installé juste là. « Oui. Mais le terminus c’est Agha et le départ c’est à 9:05. Normalement, il y en a un autre qui devait passer à 8:37, mais il n’est pas encore arrivé », lui répond-elle. Sur le point d’appuyer sur le bouton de la porte du train, allumé en vert, renonce à son geste, et s’assied, à son tour, sur le banc.

Il est presque 9 H,  et le train n’est toujours pas entré en gare. Des hauts parleurs sont accrochés aux piliers supportant les toits des abris érigés sur le quai. Mais ces appareils sont muets. Aucune information n’est communiquée aux usagers. Très tendus, certains expriment leur mécontentement par des gestes, d’autres avec des mots. « Aucune considération à notre égard. Une demi-heure de retard et on ne daigne même pas nous en communiquer la raison. On prend le peuple pour du bétail », se révolte un voyageur, en regardant à ses côtés si sa complainte a été entendue.

9 H à peine passée, les voyageurs quittent le quai et montent dans le train assurant la desserte Dar El Beida-Agha, sur la voie depuis déjà une bonne demi-heure. 9 H 05 : le train  démarre à l’heure prévue.  Mais le soulagement des usagers ne dure qu’un petit quart d’heure environ. A mi-chemin des gares d’Oued Semmar et d’El Harrach, le train s’arrête. Le temps passe, la tension monte chez ses occupants. Point d’information émanant du cockpit à l’adresse des voyageurs. Des commentaires, des plaintes, des critiques et des insultes à l’encontre des pouvoirs publics et de l’Etat en général fusent çà et là dans la voiture. « C’est un bled celui-là? Ils (les gouvernants, ndlr) ne peuvent même pas assurer une circulation normale de deux trains! », lance un homme, la soixantaine, en balayant de regard les passagers qui l’entourent. Au bout d’une longue et stressante vingtaine de minutes d’arrêt, le train reprend enfin sa course. Mais pas pour longtemps. Quelques minutes plus tard, il atteint la gare d’El Harrach où il marque son halte habituelle. Sa halte va toutefois s’éterniser ce matin-là.

Ce n’est qu’après de très longues minutes d’attente et tension que le conducteur décide de rompre le silence et annonce « un problème électrique entre El Harrach et Hussein Dey » à l’origine de cette perturbation du trafic ferroviaire, sans plus de détail. L’annonce suscite le courroux des usagers dont une grande partie descend. Les mécontents quittent la gare ferroviaire et se rendent à la station de bus d’en face. Le seul bus qui s’y trouve est vite fait rempli comme un œuf. Une marée humaine envahit l’endroit. Chaque bus qui se pointe est aussitôt pris d’assaut par une déferlante humaine. Les quelques taxis clandestins stationnés aux alentours immédiats de la gare se frottent les mains. Sollicités par les voyageurs, ils annoncent des tarifs exorbitants. Certains réclament 600 DA pour une course au Champs-de-manœuvres, d’autres demandent 200 DA la place pour la même destination.

Au milieu de cette cacophonie générale et après quelques dizaines de minutes de bousculades, d’accrochages verbaux et d’échange de commentaires et propos grossiers, des voix annonçant la reprise du trafic fusent de partout. Tout le monde se bouscule vers la gare ferroviaire et regagne le train, toujours immobilisé sur place. Il est près de 11 H. Après s’être réinstallés plus ou moins confortablement dans le train, dans l’attente d’un départ imminent à destination, les usagers essuient une autre annonce fâcheuse, mais plus précise cette fois. « Les trains à destination d’Alger et Thénia enregistreront un retard indéterminé », annonce-t-on. Une annonce qui met fin à une expectative qui aura trop durée. A 11 H, un autre calvaire commence…