tariq_ramadan3 L’information circule sur le net. L’universitaire d’origine égyptienne, Tariq Ramadan, petit-fils de Hassan Al-Banna, le fondateur des « Frères musulmans », aurait été « limogé de son poste de « conseiller » auprès de la ville de Rotterdam (Pays-Bas) ».

C’est le journaliste algérien, Mohamed Sifaoui, qui se présente comme « spécialiste » des mouvements islamistes, qui, sur son blog, donne la nouvelle, mais sur le ton partisan qu’on lui connaît. « Ce sont des journalistes néerlandais qui viennent de m’annoncer la nouvelle qui a fait l’objet d’une dépêche de l’agence néerlandaise. Cette décision aurait été prise en raison des liens entretenus par Tariq Ramadan avec une télévision iranienne contrôlée par le régime des mollahs. Il animait une émission sur cette même chaîne et ses accointances avec un média iranien, proche du pouvoir d’Ahmadinejad, enlevaient à l’intéressé toute crédibilité, selon des sources proches de la ville de Rotterdam  » peut-on lire sur son blog. Des blogs pro-israéliens ont également repris cette information.

Par ailleurs, selon le site d’information presseurop « Trois partis politiques néerlandais ont exigé la démission de l’islamologue suisse, conseiller à l’ntégration pour la municipalité de Rotterdam et « visiting professor » à l’Université Erasme de la même ville ». Ils estiment que « ses fonctions seraient incompatibles avec son émission « Islam and Life » sur PressTV » qui serait financée par le régime iranien« , ajoute la même source.

L’intéressé, en l’occurrence Tariq Ramadan, n’a fait pour le moment aucun commentaire qui confirme ou infirme son limogeage.

algerie-focus.com

Lettre ouverte à mes détracteurs aux Pays Bas

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Une nouvelle polémique a commencé aux Pays-Bas. Au mois de mai-juin, on m’accusait de « double discours », d’homophobie et de propos inacceptables à l’égard des femmes. Après vérification, la municipalité de Rotterdam a précisé que ces accusations étaient infondées. Aujourd’hui on affirme que je serais lié au régime iranien et que je soutiendrais la répression qui a suivi les dernières élections. N’est-il pas étonnant que cette dernière accusation ne soit apparue qu’aux Pays-Bas ? Tout se passe comme si j’étais utilisé (avec l’islam) pour régler des comptes politiques dans la course aux voix alors que les élections approches. L’ombre de Geerd Wilders n’est pas loin, lui qui gagne des voix en comparant le Coran au « Mein Kampf » de Hitler. Je suis devenu l’épouvantail et le prétexte au défoulement de passions politiques pas très saines : au fond, cette polémique dit davantage sur l’évolution inquiétante des Pays-Bas que sur ma personne.

Les attaques sur mon engagement ont été très violentes et il faut répondre clairement aux accusations. Quand j’ai accepté d’animer une émission en avril 2008, j’avais pris trois mois de réflexion en discutant avec des amis iraniens ainsi qu’avec des spécialistes. J’ai moi-même suivi de près l’évolution du pays et les tensions internes. Je fus l’un des premiers penseurs musulmans, en Occident, à prendre position contre la fatwa à l’encontre de Salman Rushdie. Depuis vingt cinq ans, tout en relevant que comparativement aux pays arabes, l’Iran avait avancé en matière du droit des femmes et de l’ouverture démocratique, j’ai critiqué le manque de liberté d’expression en Iran, l’imposition du foulard, ou plus récemment la conférence sur l’holocauste de 2006 (qui entretenait une dangereuse confusion entre la critique de la politique israélienne et l’antisémitisme). J’ai bien sûr condamné la répression et les tirs sur les manifestants à la suite des élections.

J’ai toujours gardé cette ligne critique, et constructive. Je passe du temps à étudier la vraie nature des dynamiques internes et je ne me laisse pas influencer par les campagnes de propagande, ni de l’intérieur du système iranien, ni celle d’Israël (qui affirme, pour s’innocenter de façon inacceptable, que l’Iran serait le principal obstacle à la paix), ni celle des Etats-Unis ou de pays européens qui défendent des intérêts stratégiques. Les rapports entre les forces religieuses et politiques sont très complexes en Iran. Une vision binaire, qui opposerait deux camps – les conservateurs fondamentalistes aux réformateurs démocrates – témoigne d’une profonde ignorance des réalités du pays. En sus, les évolutions vers la transparence démocratique ne se feront pas par les pressions occidentales : le processus sera interne, long et douloureux. En acceptant d’animer un show télévisé autour de débats sur l’islam et la vie contemporaine, j’ai fait le choix du débat critique. On ne m’a jamais rien imposé et j’ai pu inviter des athées, des rabbins, des prêtres, des femmes, voilées ou non, pour débattre de sujets tels que la liberté, la raison, le dialogue interreligieux, le sunnisme et le chiisme, la violence, le jihad, l’amour, l’art, etc. Qu’on regarde donc ces émissions et que l’on me dise si on y trouve une seule seconde de soutien au régime iranien. Le programme est une opportunité d’ouverture sur le monde et je le mène dans le respect de tous mes interlocuteurs. En ces temps de crise en Iran, je veux prendre une décision sereine et juste : je dois considérer les faits et déterminer la meilleure stratégie pour accompagner le processus interne vers la transparence et le respect des droits humains. La polémique et les débats passionnés comme aux Pays Bas aujourd’hui ne sont pas de bons conseils et je veux y voir clair avant de me déterminer.

Quand j’ai accepté l’offre de PressTV Ltd à Londres (je n’ai eu aucun contact avec des autorités iraniennes mais avec des producteurs de télévision qui offraient un service à la chaine), je l’ai fait en étant clair sur mes conditions quant aux choix des sujets et à mon indépendance dans le cadre d’une émission traitant de religion, de philosophie et de questions contemporaines. J’ai tout rendu public et mes émissions sont aussi sur mon site depuis le début. J’ai fait le choix d’accompagner l’évolution des mentalités sans jamais avoir à soutenir le régime ni à me compromettre. C’est un choix que beaucoup d’amis iraniens ont non seulement compris mais encouragé. Je ne fais pas ce travail pour l’argent et une autre chaine de télévision d’informations internationales m’a proposé jusqu’au triple des honoraires. J’ai refusé au nom de mes principes. Si je le voulais, en changeant de discours politique et religieux, je pourrais aujourd’hui amasser des fortunes : tous ceux qui suivent mon travail le savent. Mais flatter les rois, les princes, les régimes et les fortunes n’est pas ma philosophie de vie. Mes prises de position m’ont amené à payer le prix fort et je n’ai jamais cédé : je ne peux me rendre en Egypte, en Arabie Saoudite, en Tunisie, en Lybie, en Syrie car j’ai critiqué ces régimes qui étaient anti-démocratiques et ne respectaient pas les droits de l’homme. Les Etats-Unis ont révoqué mon visa à cause de mes virulentes critiques contre les guerres en Afghanistan et en Irak et le soutien unilatéral à Israël. Ce dernier pays m’a fait savoir que je n’y serai jamais le bienvenu. Un conseiller de l’ambassade de Chine m’avait murmuré un rien menaçant, il y a vingt ans, que mon engagement auprès des Tibétains ne passeraient pas inaperçu auprès les autorités de son pays.

J’ai toujours assumé mes choix, je n’ai jamais soutenu une dictature ou une injustice dans les sociétés majoritairement musulmanes comme dans tout autre société. Quant à ceux qui me reprochent « le principe » de présenter un programme de télévision dans une chaine iranienne, je réponds que travailler pour une chaine de télévision n’impose pas de soutenir un régime. Si l’acte politique était si simple, il faudrait d’urgence que mes détracteurs, si férus d’éthique en politique, demande au gouvernement néerlandais de mettre immédiatement un terme aux relations politiques et économiques avec l’Iran, l’Arabie Saoudite, l’Egypte, Israël ou la Chine. Curieusement, je n’entends pas ces voix. Comme je ne les ai pas entendues quand la municipalité de Rotterdam m’a lavé des fausses accusations de « double discours » ou « d ‘homophobie » ou encore quand la Cours fédérale américaine à inverser en ma faveur le jugement du tribunal de première instance concernant la révocation de mon visa. Pourquoi ce silence ? Pourquoi ces accusations à géométrie variable ? Parce que ces campagnes ne sont que des prétextes destinés à attaquer un « intellectuel musulman visible » et ainsi de gagner des voix sur la peur et le rejet de l’islam. Tous les moyens sont bons pour gagner des électeurs, même les moins dignes, même les moins honnêtes. Je respecte les principes, mais je ne plierai pas devant la propagande malsaine. Non pas seulement pour mon honneur mais également pour celui de notre humanité et de notre avenir.

mardi 18 août 2009, par Tariq Ramadan

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