Dans le tramway d’Alger, les annonces du nom des stations sont faites dans les langues arabe et française académiques. Cette aberration se greffe à celle de la toponymie compliquant ainsi davantage la tâche aux usagers en quête de repères. Les noms des lieudits et la langue populaire, derdja, n’ont pratiquement pas droit de citer dans le tram.

« El itidjah, maqha Echergui. Destination Café Chergui », retentit une voix sonore des hauts parleurs du tramway, à la station du pont de Bab Ezzouar, dans la banlieue est d’Alger. La voix féminine annonce d’emblée la couleur. La première phrase est lancée dans un arabe classique. La seconde dans un français impeccable. On se croirait dans une salle de cours d’arabe et de français. Ou, face à une interprète bilingue « agréée ». Pourtant, c’est par « Qahwet Chergui » que tout le monde désigne la destination en question.

Après une courte halte, le tram en provenance de Ruisseau, reprend sa course. Les annonces sonores résonnent à l’approche et au niveau de chaque station, ainsi qu’en la quittant. Dans les deux langues citées précédemment. De manière rigoriste de surcroît. Tout le long du parcours, les annonces « el mahata ettalia » et « prochaine station » reviennent régulièrement. Hélas ! Point de derdja, l’arabe populaire algérien.

Français et arabe académiques!

Au bout d’une dizaine de stations, l’enregistrement sonore retentit de nouveau: « El mahatta ettalia Mouhous. Prochaine station Mouhous ». L’annonce agite une jeune fille bien installée sur son siège, smartphone en main. Celle-ci arrête soudainement de tapoter sur l’écran de son appareil. Visiblement perdue, elle balaie du regard l’agglomération extérieure à travers les vitres, des deux côtés du tram. En perte de repères, elle interpelle d’un geste de la main un jeune, debout et adossé à la portière. « L’Artisanat, c’est ici ? », lui demande-t-il. « Non, c’est la station d’après », rétorque le jeune homme. Arrivé à la station « Mouhous », le tram observe son arrêt. Des usagers se précipitent à descendre, d’autres à monter. Ils se bousculent. Portes verrouillées, la voiture se remet en mouvement.

A travers les vitres teintées, l’on aperçoit quelques serres recouvertes d’un plastique jaunâtre. Plantées sur une parcelle de terrain ayant miraculeusement échappé à l’avancée effrénée du béton, elles attirent l’attention. Elles s’apparentent à des vestiges rappelant ce passé agricole, pas si lointain, que connût la région. A quelques encablures seulement, l’on atteint la « station Ben Merad ». La jeune fille « perdue » y descend.

Un peu plus loin, un bois s’invite au regard. Mal entretenu, l’espace vert, baptisé « Bois Ben Merad2 » inspire la désolation. Un sentiment aussi amer que celui suscité par l’enregistrement sonore tout le long du parcours. A ce moment-là, une voix roque, altérée, s’approche. « Awnouni, rebbi iaâwnkoum nchallah (Aidez-moi, Dieu vous aidera) », supplie un vieillard, clignant des paupières, dans un geste rapide et répétitif. Visiblement aveugle, le vieux mendiant, tâtonne dans l’allée du tram à l’aide de sa canne. Quelques passagers, de vieilles dames pour la plupart, lui offrent l’aumône. Une dizaine de minutes plus tard, on arrive à destination. A Qahwet Chergui dans l’esprit de tout un chacun. Mais au mythique « Café Chergui » ou « Maqha Chergui », selon les deux langues académiques adoptées dans le tram.

Djisr, pont, masjid, mosquée!

Sur le chemin du retour, l’on revit le même calvaire toponymique et linguistique. Dans le sens inverse bien sûr. Jusqu’au point de départ : Bab Ezzouar-Le Pont. Sauf que ce que tout le monde appelle « L’pont » en derdja, la préposée aux annonces le transforme en « Djisr (pont en arabe classique) ». D’ici au Ruisseau, terminus du tram à destination d’Alger, le décor est le même. Celui planté au départ. Il en est ainsi de Cinq Maisons dont on a fait la traduction littérale en arabe pour en faire « Eddiar el khems ».

A hauteur de cette dernière, une vieille dame lance en direction des passagers l’entourant : « A notre arrivée à ‘ lguentra taâ El Harrach’ (pont d’El Harrach en derdja), dites le mois, que Dieu bénisse vos parents ». A hauteur du pont en question, la « voix » annonce « El Harrach-El Djisr » ! Le paroxysme de ces annonces, aussi ridicules que tragiques, est atteint au niveau de « La Glacière ». Ce quartier populeux, situé tout près de Oued El Harrach, dont les Algérois, voire tous les Algérien, prononcent le nom en roulant les ‘r’, est annoncé dans un français rigoureux. En arabe, c’est plus catastrophique encore. « El Hawaa el djamil », annonce-t-on. C’est en fait, le nom « administratif » de cette agglomération que « seuls les habitants du coins connaissent à travers l’état civil », ironise un sexagénaire au niveau de l’arrêt de bus adjacent.

Au bout de quelques petites minutes, on embarque dans le tram suivant à destination de Ruisseau. A la rue de Tripoli, dans la commune d’Hussein Dey, l’une des stations du tram se trouve à proximité de la mosquée. A ce niveau-là, les hauts parleurs retentissent pour annoncer en arabe « Tarablous-El masjid », puis en français « Tripoli-mosquée ». Or, pour le commun des Algériens, il ne s’agit ni de « mosquée », ni de « masjid », mais plutôt d’ « el djamaâ ». Arrivée à destination finale, on aura fait un voyage…dans l’inconnu.

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