Depuis sept ans, le Festival international de la bande dessinée d’Alger (FIBDA) expose et récompense les plus grands bédéistes algériens et internationaux. L’occasion de découvrir les nouvelles têtes qui feront la BD de demain ou de redécouvrir les auteurs qui ont façonné le neuvième art. Une occasion aussi de s’interroger sur la place de la BD dans notre société, sur son rapport au public et son accessibilité. Algérie-Focus est allé à la rencontre de ceux qui font vivre la bande dessinée algérienne.   

La conversation est facile à engager avec les visiteurs du FIBDA. Sous un des chapiteaux qui abrite la 7è édition de ce festival international de bande dessinée près du monument des Martyrs à Alger, Sadek, Mehdi et Adlen échangent sur leur attachement à cet art. Engagés dans des études scientifiques, ces jeunes algérois avouent préférer le manga à la « bande dessinée classique ». « La BD n’est pas très populaire chez nous les jeunes, elle est vue comme ringarde. Notre génération préfère les mangas japonais, type One Piece, Bleach ou Full Metal Alchimist » expliquent-ils.

Les jeunes délaissent la BD traditionnelle pour le manga

Et l’ambiance qui règne au FIBDA ne fait que confirmer leurs dires. Au milieu des stands de dédicace et des expositions, les jeunes rivalisent d’imagination pour les costumes qu’ils vont présenter au concours de « Cosplay », cette discipline qui consiste à se mettre dans la peau d’un personnage fictif.

Sous un des chapiteaux, une jeune mangaka algérienne dédicace le premier volume de son manga « The devil’s dream ». Zola a 23 ans et finit toute juste ses études de pharmacie. C’est sa première participation au festival en tant qu’auteure, elle en est toute émue. « Le manga parle beaucoup aux jeunes car ils s’idéalisent dans les personnages », analyse-t-elle. Si le manga est d’origine japonaise, il est de moins en moins rare que leurs auteurs étrangers y projettent leur propre culture. « Mon manga est algérianisé, les femmes portent des tenues traditionnelles, et j’y représente des lieux qui me sont familiers, comme la Grande Poste d’Alger Centre par exemple », explique-t-elle en feuilletant son livre.

Pour Sadek, Mehdi et Adlen, cette culture du manga en Algérie est récente. « En cinq ans ça a beaucoup évolué, je ne me souviens pas qu’au lycée tant de gens s’intéressaient à ce genre », témoigne Mehdi. « Je pense que le manga marche car il s’adresse à tout le monde. Il y a des mangas pour les filles, les garçons, les adultes… il existe même des mangas gays ! », rétorque Adlen.

Les jeunes se détourneraient-ils vraiment de la BD traditionnelle ? « Notre génération n’a pas eu la chance de connaître la BD. Le manga est plus populaire car il est disponible sur Internet, il est aussi visible en animé, et si on veut le lire sur papier, ça ne nous coûte pas plus de 200 dinars. La BD coûte cher, tu ne trouves pas un album à moins de 1000 dinars ! Et encore, si tu en trouves un… », déplore Sadek.

Au-delà du prix, un  réseau de distribution « cassé »

Lazhari Labter se définit comme un « éditeur passionné et militant », il va bientôt fêter les 10 ans de sa maison d’édition. Ce fin connaisseur du milieu de l’édition a sa petite explication sur les nouvelles tendances de la bande dessinée.

« Dans tous les pays du monde on fait du manga sur du papier journal en petit format, alors que la BD classique s’imprime sur du papier glacé, ce qui explique son prix. Le manga est plus populaire que la BD, ils me rappellent les petits formats qu’on achetait pour rien du tout dans les kiosques dans les années 60 ! », se souvient-il. « Mais si l’on rentre dans les détails, le prix n’est pas la véritable question. La problématique est celle de l’industrie du livre en Algérie. La chaîne du livre est cassée dans ce pays. Un éditeur qui publie n’a pas de véritable réseau de distribution. Conséquence : le livre n’arrive pas chez le lecteur ».

Et ce n’est pas le célèbre bédéiste algérien Masmoudi qui démentira les propos de Lazhari Labter. « Il y a un véritable problème d’accessibilité à la bande dessinée en Algérie. Dès qu’on sort des grandes villes on trouve peu de librairies. Ou alors il faut aller chez l’éditeur, imaginez ! ». Auteur des fameux albums La montagne embrasée et L’émir Abdelkader, Masmoudi ne vit pas de sa passion et exerce le métier d’architecte décorateur à la télévision à côté. Ces décennies d’expérience dans l’univers de la BD lui ont permis d’observer l’évolution de son public.

« Notre lectorat a changé. Dans les années 70, 80, il y avait un public habitué aux revues et à la BD européenne. La nouvelle génération d’arabisants qui arrive depuis une quinzaine d’année ne connaît pas la bande dessinée. Les éditeurs ne veulent pas prendre le risque d’éditer des BD en arabe car ça ne marche pas. Nous sommes toujours lu par des adultes, mais on peine de plus en plus à attirer les jeunes qui se tournent vers le manga», constate Masmoudi.

Agnès NABAT

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