Joseph Ouechen, 30 ans, photographe de mode à Casablanca, au Maroc, garde un mauvais souvenir de son récent séjour à Alger. Venu participer à un atelier de travail organisé par World presse photo au siège de l’Institut français d’Alger (IFA, ex-Centre culturel français) du 10 au 17 février, sa visite a été émaillée par un interrogatoire de quatre heures avec la police algérienne.
Jeudi dernier, en début d’après-midi, au niveau de la rue Asselah Hocine, à quelques mètres de l’IFA, Joseph Ouechen prenait tranquillement des photos des beaux immeubles du centre-ville. « En allant vers l’hôtel pour déjeuner, je prenais des photos de l’architecture coloniale pour les montrer à mes amis. Nous n’avons pas d’immeubles pareils à Casablanca », raconte-t-il. Alors qu’il s’apprêtait à traverser cette rue, appareil photo à la main, Joseph Ouechen est interpellé par un policier. Un contrôle d’identité qui a duré plus de quatre heures ! « Le policier m’a posé des questions sur les motifs de ma présence à Alger, puis il m’a demandé de le suivre pour rejoindre un autre agent. Ce dernier me pose d’autres questions et demande à voir mes papiers. Ils ont vu que j’étais marocain et m’ont demandé de les suivre au commissariat », relate Joseph Ouechen.
« Ils m’appelaient le Marocain ! »
Au commissariat dit de Cavignac (Alger-centre), Joseph Ouechen est au 1er étage. Des agents de la police lui reposent les mêmes questions sur les motifs de sa présence à Alger. « Un autre agent entre dans la pièce, puis un deuxième, un troisième. Tous posent la même question à leurs collègues : c’est le Marocain ? Ils leur répondent : oui c’est lui », se rappelle-t-il. Les policiers vérifient les photos prises par le Marocain. « Un autre policier entre dans la salle et lance sans me regarder : vous venez ici pour semer la zizanie ! », raconte-t-il. « L’agent prend une chaise et s’assoit en face de moi. Il a essayé de m’expliquer que je n’avais pas le droit de prendre des photos », ajoute-t-il. Ses deux appareils photos et ses papiers sont saisis pour des vérifications.
Le temps s’écoule lentement pour Joseph Ouechen. L’inquiétude commence à le gagner. Le photographe est emmené au rez-de-chaussée du commissariat. « J’ai vu une plaque où était écrit : Police judiciaire », poursuit-il. Il rentre dans une salle où un agent était en train de rédiger un procès-verbal. L’interrogatoire reprend ! « Il m’a aussi posé des questions, comment je gagnais ma vie, à qui je vendais mes photos et si j’ai une carte visa », précise Joseph. Voyant le temps passer, il demande aux policiers de prévenir ses camarades à l’IFA. « Ils m’ont dit qu’ils le feront, mais je me suis aperçu, par la suite, qu’ils ne les ont pas appelés », déplore-t-il. Une fois le PV rédigé, les policiers lui demandent de le relire et de le signer. « Les policiers ne voulaient pas me laisser lire le premier paragraphe du PV en me disant qu’il n’y avait rien de spécial. Je l’ai lu quand même. Ils ont mentionné que j’ai été interpellé après avoir pris une photo de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation (FAO), alors que ce n’était pas le cas », proteste-t-il. « J’ai signé malgré tout ce PV. J’avais peur. Je n’avais aucun contact avec l’extérieur », avoue-t-il.
« J’étais choqué ! »
Après avoir récupéré ses papiers d’identité, Joseph Ouechen est emmené à l’hôpital pour l’établissement d’un certificat médical, comme le prévoit la procédure. Il est accompagné par d’autres agents de police. Le ton change. « Ils (policiers) m’ont demandé si je fumais du shit, puisque c’est normal au Maroc. Je leur ai expliqué que je ne consommais pas de drogue », relate-t-il. Le scanner de l’hôpital en panne, Joseph passe un examen médical. Puis, retour au commissariat pour récupérer ses appareils photos. « En tout, je suis resté plus de quatre heures avec les policiers », note-t-il. Joseph Ouechen se dit choqué par ce qu’il avait vécu à Alger. « On dirait que c’est un pays sous tension. Il y a des caméras partout. Et j’ai senti que j’ai eu droit à ce traitement spécial parce que je suis marocain. C’est un très mauvais souvenir », lâche-t-il. La mésaventure de Joseph Ouechen avec la police algérienne ne lui a pas fait détester l’Algérie. « C’est un pays que j’adore. Les gens sont chaleureux. Je me suis fait des amis qui me manquent déjà, mais la police… », assure-t-il.
« Un examen de situation dans les conditions les plus courtoises », selon la DGSN
Le photographe marocain a fait l’objet d’un examen de situation « dans les conditions les plus courtoises », affirme Djilali Boudalia, chargé de la communication à la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Celui-ci explique que la personne en question prenait en photo « des édifices publics et privés, dont deux représentations étrangères ». Et puisqu’il s’agit d’édifices dont la prise en photo nécessite des autorisations, « les policiers se sont rapprochés de la personne et l’ont invitée à décliner son identité », précise-t-il. Après l’examen de situation, le photographe marocain a été relâché et « invité à solliciter des autorisations à l’avenir pour la réalisation » de ce genre de photographies. Ce photographe « n’a fait objet d’aucun acte de dépassement », selon lui. « Dans le cadre des procédures, la police algérienne ne tolère aucun écart de langage », assure-t-il.
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