Un détenu algérien à Guantánamo, déclaré « libérable » depuis 2007, se heurte au mutisme des autorités françaises qui ne répondent pas à ses demandes d’extradition. Désœuvré, il mène depuis quelques semaines une grève de la faim. Au péril de sa vie.

Il est bien loin le temps où Barack Obama promettait de fermer le centre de détention pour terroristes présumés, installé sur la base navale de Guantánamo, dans le Sud-Est de Cuba. En 2009, le jour de sa prise de fonction, le Président démocrate signait un décret prévoyant la fermeture de ce camp dans l’année même. Mais, depuis, plus rien. Et 166 détenus croupissent encore dans ce bagne extrajudiciaire et extraterritorial. 86 d’entre eux sont considérés comme « transférable » par les Etats-Unis. Mais faute de pays d’accueil, ils sont contraints de prolonger leur séjour à Guantánamo.

« Libérable » depuis six ans mais toujours en prison

C’est exactement le cas de Nabil Hadjarab. Arrêté dans un hôtel à Jalalabad en Afghanistan en 2001 et emprisonné à Guantánamo durant les onze dernières années, cet Algérien de 33 ans a été déclaré « libérable » à deux reprises : la première fois en 2007 sous le gouvernement Bush, la seconde en 2009 sous l’ère Obama. « La logique, c’est qu’on le libère, mais les Etats-Unis imposent que des Etats se portent volontaires pour accueillir tel ou tel détenu », expliquait son avocat Sylvain Cormier en février dernier. Comme les Etats-Unis refusent d’extrader tout détenu vers l’Algérie, jugée peu « sûr », c’est tout naturellement que Nabil Hadjarab se retourne vers son pays d’adoption : la France. Là-bas, il y a passé toute son enfance et toute sa famille qui détient la nationalité française y vit encore. Raison supplémentaire pour que Paris l’accueille : son père et son grand-père ont combattu aux côtés de soldats français durant la première guerre mondiale puis la guerre d’Algérie, indiquent ses deux avocats.

L’étrange silence de la France

Mais la France fait la sourde oreille depuis 2007. Interrogé par le magazine français Les Inrocks sur l’extradition bloquée de Nabil Hadjarab, le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères français, Jacques de Noray, livre une réponse assez curieuse. « Je ne peux rien vous dire là-dessus. Il existe des critères spécifiques pour son accueil qui dépendent du ministère de l’Intérieur. Quant à la question de sa libération, voyez-ça avec l’administration américaine. Je vous ai dit tout ce que j’avais à vous dire », déclare-t-il cette semaine aux Inrocks. Si du côté du Ministère des Affaires étrangères on reste énigmatique, le Ministère de l’Intérieur français a, quant à lui, refusé de répondre aux questions des Inrocks. Cette position est pour le moins surprenante quand on sait que la France a accueilli en 2010 Lakhdar Boumediene et Saber Lahmardeux, deux ex-détenus algériens de Guantánamo.

« S’il fait une grève de la faim maintenant, c’est qu’il est vraiment désespéré »

Face au mutisme des autorités françaises, Nabil Hadjarab a rejoint un mouvement de protestation lancé en février dans le camp de Guantánamo. Comme une quarantaine d’autres prisonniers, Nabil a cessé de s’alimenter depuis plusieurs semaines. En réponse, ses geôliers le nourrissent de force en lui introduisant une sonde dans la narine jusqu’à l’intestin. Depuis qu’il a entamé une grève de la faim, la famille de Nabil reçoit très peu de nouvelles de lui. Les autorités américaines leur ont simplement expliqué qu’il était « trop faible » pour honorer l’entretien téléphonique prévu avec son oncle la semaine dernière, rapporte les Inrocks. « Nabil n’avait pas cet état d’esprit là auparavant. Son but était de survivre. Il prenait soin de lui, faisait de l’exercice et refusait de provoquer les autorités américaines. S’il fait une grève de la faim maintenant, c’est qu’il est vraiment désespéré », s’inquiète Polly Rossdale, membre de Reprieve, une association britannique de défense des droits des prisonniers, auprès des Inrocks. Encore plus inquiet, l’un de ses avocats, Joseph Breham, lâche: « Si on n’arrive pas à le sortir, je crains que Nabil ne tienne pas le coup ».

« Une guérilla juridique » pour le libérer

Mais ses défenseurs ne baissent pas les bras pour autant. « Nous allons mener une guérilla juridique afin que son dossier ne soit pas enterré », prévenait son avocat, Sylvain Cormier, le 14 février dernier après avoir déposé avec son confrère Joseph Breham une requête au ministère de l’Intérieur pour que la France accueille Nabil Hadjarab. Manuel Valls, Ministre de l’Intérieur, a jusqu’à la fin de cette semaine pour y répondre. Mais Joseph Breham se fait peu d’illusion. « Je ne pense pas que le gouvernement français bougera », estime-t-il.

Ses proches aussi se mobilisent. Pour attirer l’attention de l’opinion publique française, l’oncle de Nabil, Ahmed Hadjarab, a lancé une pétition en février. Elle a recueilli à ce jour près de 11 000 signatures. « L’expérience nous apprend que dans ce genre de cas, ce n’est pas la justice qui compte, c’est l’opinion publique », confie aux Inrocks Cori Crider, directrice juridique de Reprieve. Ainsi, sur les 50 détenus de Guantánamo que l’association a contribué à faire libérer, un seul l’a été suite à la décision d’un juge, précise-t-elle. Alors que le gouvernement et la justice français continuent de se terrer dans le silence, la population française pourrait, elle, prendre en considération les réclamations fondées de Nabil et sa famille.
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