Moins d’un mois après l’attentat sur Charlie Hebdo, le gouvernement français réplique en lançant la campagne « stop au djihadisme » sur le web. Une campagne qui s’articule notamment autour d’un site internet éponyme, chargé de contrer la propagande islamiste sur la toile. Moquée par la presse anglophone, cette initiative ne convainc pas non plus les Algériens. 

Les autorités françaises n’ont pas tardé à réagir à la menace terroriste. Moins d’un mois après l’attaque sur la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, qui a décimé une partie de l’équipe des caricaturistes, le gouvernement français a mis en ligne le site internet « Stop au djihadisme », le 28 janvier dernier, dans l’objectif de « décrypter la propagande djihadiste » sur le web. Les auteurs de l’attentats de Paris, les frères Kouachi et Amedy Koulibaly, n’ont pas été « recrutés » sur internet mais « repérés » par une cellule islamiste lors d’un séjour en prison mais c’est pourtant sur le web que les dirigeants français ont concentré leur nouvelle campagne.

Décrypter la propagande djihadiste sur Internet

Le site internet en question, élaboré par le Service d’information du gouvernement (SIG) et le ministère de l’Intérieur, s’ouvre sur un fond sonore et angoissant. Dans une vidéo, en autoplay, des images et des pages Facebook de la propagande djihadiste sur internet défile. Puis un message des autorités françaises, construit en deux temps : à l’attention des garçon, on lit : «  »Ils te disent : sacrifie-toi à nos côtés, tu défendras une cause juste », puis, sur des photos terribles d’exactions et de massacres, en noir et blanc : « En réalité, tu découvriras l’enfer sur terre et mourras seul, loin de chez toi » ; à l’attention des filles, ensuite :  « Ils te disent : Viens fonder une famille avec l’un de nos héros. En réalité, tu élèveras tes enfants dans la guerre et la terreur ».

D’après ce site internet, composé de quatre rubriques (« Comprendre la menace terroriste », « Agir, l’action de l’Etat », « Décrypter la propagande djihadiste », « Se mobiliser »), « Internet est le canal de recrutement privilégié des terroristes ». Dans une interview vidéo, l’anthropologue Dounia explique ainsi comment à travers les réseaux sociaux les groupes terroristes parviennent à toucher de nombreux jeunes.

Utile mais insuffisant

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L’infographie qui fait beaucoup rire la presse anglo-saxonne.

Quelques heures seulement après sa mise en service, le site internet « stop au djihadisme » a fait l’objet de moqueries outre-Atlantique. Un élément en particulier a retenu l’attention des médias américains. Il s’agit de l’infographie sur les « Premiers signes qui peuvent alerter » sur une possible radicalisation d’une personne, tentée par le djihad. Dans cette infographie, le gouvernement français réunit neuf critères qui permettent de détecter une éventuelle dérive chez l’un de vos proches. Parmi ces critères, le fait d’arrêter d’écouter de la musique, de cesser une activité sportive, de changer d’habitudes alimentaires ou encore de se méfier de ses anciens camarades. « L’intention est sans doute bonne, mais les critères de détection de cette plate-forme sont plutôt comiques », tacle ainsi le magazine américain Foreign Policy, dans un article titré « Quelle horreur ! France unveils anti-jihadist propaganda campaign » (« La France dévoile une campagne de propagande anti-djihadiste »). Et de considérer : « Cette campagne semble osciller entre l’auto-caricature et l’extrême sérieux ».

Même jugement en Algérie. Dans le pays, qui a traversé une décennie noire tuant plus de 200.000 civils et qui n’en a pas fini avec ses vieux démons, la démarche française est perçue comme une « thérapie d’urgence » et l’infographie des « Premiers signes » de radicalisation comme « trop simpliste ». « Le djihadiste d’aujourd’hui n’est pas le même que celui d’hier. Il change de tactique avec le temps, il s’adapte à la réalité du monde qui est le sien. La preuve, aujourd’hui il est présent sur Internet », souligne Saïd Djabel Kheïr, islamologue algérien, contacté par nos soins, qui doute de la pertinence de l’infographie élaborée par le gouvernement français. Selon cet expert, les critères recensés dans l’infographie ne sont en réalité que des « manifestations superficielles » de la radicalisation d’une personne. « On ne peut pas comprendre qu’une personne devient djihadiste juste parce qu’elle arrête telle ou telle activité. C’est plus profond que cela le basculement dans le terrorisme », insiste-t-il.

Des cours de religion « obsolètes »

« C’est bien de faire de la pédagogie mais ce n’est pas suffisant. La vraie solution au terrorisme religieux reste l’enseignement à tous les niveaux scolaires du fait religieux », martèle Saïd Djabel Kheïr. Un enseignement incompatible avec la laïcité à la française ? « Non, ce n’est pas contradictoire, puisqu’étant donné la réalité du monde actuel, de plus en plus de pays, y compris des Etats non musulmans, sont confrontés au problème de radicalisation des croyants. L’enseignement du fait religieux est donc une nécessité », affirme ce chercheur en soufisme ».

Et l’Algérie n’est pas en reste. Selon cet islamologue algérien, « une réforme radicale du cours de religion ainsi que la mise en place d’un enseignement du fait religieux au-delà de l’Islam sont indispensables » car l’éducation religieuse, telle que dispensée à l’heure actuelle en Algérie, est « obsolète ». « Les professeurs apprennent aux élèves des idées mortes, voire mortelles », met en garde Saïd Djabel Kheïr.

Au-delà des écoles, le gouvernement algérien doit également revoir la formation de ses imams, préconise l’islamologue, contacté par nos soins. « Le discours des imams dans les mosquées pose un grand problème. Il faut donc revoir en profondeur le programme des facultés des sciences islamiques, là où les professeurs donnent des interprétations périmées du Coran, un Islam du Moyen-Age. Et je sais de quoi je parle, je suis passé par ces institutions », conclut-il.