En 2014, l’élection présidentielle ne se joue plus seulement sur le terrain et dans les meetings. Les candidats à la magistrature suprême et leurs soutiens mènent aussi campagne sur le web. Si les leaders politiques algériens découvrent les ressorts de la communication politique 2.0, ils sont encore loin de maîtriser les nouvelles technologies. Décryptage.

@BOUTEFLIKACOM, @Benflisdz, @belaidpresident… Ces noms de code vous disent peut-être quelque chose ? Il s’agit des porte-paroles virtuels des candidats à l’élection présidentielle algérienne sur Twitter, le réseau social américain créé par Jack Dorsey, en 2006. En 140 caractères (la limite autorisée), les prétendants à la magistrature suprême entrent directement en contact avec leur électorat. Avant de convaincre dans les isoloirs, certains candidats et leurs représentants ont compris qu’il fallait d’abord séduire virtuellement. Une révolution dans la communication politique en Algérie.

Bouteflika le plus “liké”, Benflis le plus “suivi”

Et l’enjeu est de taille, avec 11 millions d’internautes algériens, dont 60 % âgés entre 20 et 35 ans, d’après l’étude Wenbdialna, réalisée en 2012. Parmi cette communauté virtuelle, on compte 6 millions de profils Facebook et 80.000 utilisateurs de Twitter. Les équipes des candidats ne peuvent donc plus bouder ces nouveaux outils de campagne. Ainsi, juste après, voire pendant un meeting, il n’est pas rare de voir les staffs de campagne pianoter sur leur smartphone afin de « live-tweeter » – comprendre commenter en direct – le rassemblement. « En touchant les internautes, nous visons également ceux qui ne sont pas connectés. Nous espérons que cela fasse boule de neige », explique Nazim Zouioueche, conseiller du candidat indépendant Ali Benflis et ex-PDG de Sonatrach.

Mais si certains leaders politiques algériens ont décidé d’investir la toile, tous ne sont pas encore à la page. Seul trois des six candidats, qui briguent un mandat, à savoir le Président-candidat Abdelaziz Bouteflika, par l’intermédiaire de ses représentants, Ali Benflis et Abdelaziz Belaïd, le président du parti Moustakbal, font campagne en ligne.

D’abord sur le réseau social créé par Marck Zuckerberg. Avec 354.000 personnes, qui ont déjà « liké » sa page officielle, le Président-candidat arrive largement en tête sur Facebook. Suivi de l’ancien chef de gouvernement Ali Benflis, comptant quasiment moitié moins de « fans », soit quelques 187.000 adhérants. Le benjamin des candidats, Abdelaziz Belaïd, est loin derrière, avec quelques 18.000 sympathisants.

Mais si Abdelaziz Bouteflika suscite plus d’engouement que ses adversaires sur Facebook, ce n’est pas le cas sur le site de miccro-blogging, fondé par Jack Dorsey. Son rival, Ali Benflis, est effectivement plus populaire sur Twitter, avec 791 « followers » contre 255 abonnés au fil @BOUTEFLIKACOM. Toutefois, le chef d’Etat peut compter sur le renfort de ses animateurs de sa campagne. Dernier venu sur la Twittosphère, Abdelmalek Sellal, le directeur de campagne, est suivi par 193 Twittos. Plus ancien sur Twitter, le ministre des Transports, Amar Ghoul, dispose de 1.508 « followers ». De son côté, Abdelaziz Belaid, suivi par 11 malheureux abonnés, n’est pas vraiment friand des messages à 140 caractères. En tout, le président-fondateur du parti Moustakbal n’a posté que 4 tweets. Pas de quoi attirer une foule de Twittos.

Inspiré par Barack Obama

Diffuser des informations via les réseaux sociaux s’avère une stratégie de communication payante, qui demande peu d’investissements. Installés dans un bureau du QG dédié au nouvelles technologies, ils sont une vingtaine de jeunes volontaires à animer la campagne 2.0 du candidat indépendant Ali Benflis. « Avec le boom des réseaux sociaux en Algérie et le lancement de la 3G en décembre, on a nécessairement intégré ces nouveaux outils dans notre stratégie de communication », explique Souheil Guessoum, qui chapeaute l’équipe web de Benflis.

 

« Nous avons adopté le langage 2.0. On utilise certains hashtags, comme #DZ2014 et #Benflis2014 pour capter l’attention d’éventuels électeurs », ajoute ce fondateur d’une agence de IT en Algérie. Son modèle : Barack Obama. « Nous souhaitons parvenir à ce que l’équipe d’Obama a réalisé en 2008 », espère-t-il.

Réelle stratégie ou bricolage ?

L’équipe de campagne d’Abdelaziz Bouteflika a pris le train en marche, à la veille de la campagne électorale. Une arrivée tardive mais nécessaire. « Le clan de Bouteflika est en train de faire son retard sur le web. Pour cela, ils ont investi pas mal dans la pub sur Facebook pour gagner des followers », explique Samir Bellik, consultant en marketing digital (ex-Samsung). En effet, si l’on analyse les statistiques de la page Facebook du Président-candidat, à l’aide de l’outil Likealyzer, on observe une explosion de « like » sur une durée limitée : une augmentation de 327.75% en à peine un mois ! « Tant que le candidat ne s’était pas prononcé sur sa candidature nous n’avions pas à investir les outils du web », justifie le chargé de communication digitale au sein du staff de campagne d’Abdelaziz Bouteflika.

Pourtant les administrateurs de la page ne sont pas très actifs. En moyenne ils postent moins de deux publications par jour sur cette plate-forme interactive. Il est donc fort probable que l’équipe ait tenté la méthode du marketing Facebook, c’est-à-dire financier des campagnes pour obtenir un maximum de « like ».

page facebook bouteflika
La page Facebook d’Abdelaziz Bouteflika compte actuellement 350 000 fans / capture d’écran

Si les candidats disent s’inspirer des modèles de communication virtuelle importés de l’étranger, l’Algérie est encore loin des Etats-Unis dans ce domaine. L’usage des smartphones n’est effectivement pas encore généralisé et surtout, avec un taux de pénétration internet avoisinant 14%, les Algériens sont parmi les moins connectés au monde. « Les internautes algériens ne sont pas encore assez nombreux pour peser sur le scrutin », estime Samir Bellik. Belkacem Mostefaoui, sociologue des médias, relativise lui aussi l’impact du web sur la vie politique algérienne. « Il ne faut pas s’attendre à ce qu’internet est le même impact qu’en France, en Finlande ou aux Etats-Unis. La situation politique et sociale n’est pas favorable au développement d’une communication politique 2.0 car une telle stratégie suppose les garanties d’un Etat de droit. Ce qui n’est pas le cas en Algérie, depuis son indépendance. Le pays est frappé par une crise politique larvée, un climat délétère et une non-gouvernance, de fait étant donné la maladie du Président », développe ce professeur à l’Ecole de journalisme d’Alger.

La communication politique 2.0 n’en est donc qu’à ses balbutiements en Algérie. Outre le nombre réduit de leaders politiques présents sur la toile algérienne, leur utilisation du web 2.0 n’est pas optimale, considère Samir Bellik. « Les candidats communiquent sur Internet comme ils le font avec les médias traditionnel. Leur communication manque de ciblage, ils adressent un seul message à tous les groupes sociaux. Et ils se soucient peu de l’interaction avec les internautes. Donc, en fait, ce n’est pas vraiment du web 2.0 », analyse cet expert en marketing digital.

 

Sur Twitter, le compte @BOUTEFLIKACOM demeure le seul à répondre aux Twittos qui l’interpellent, n’hésitant pas à apporter des rectifications et clarifications. « Nous utilisons ces outils pour interagir avec les internautes. C’est le sens premier du web. Nous souhaitons surtout rappeler ce que le candidat a fait. Ses réalisations. Seul le concret parle aux internautes », explique le chargé de communication au sein du staff d’Abdelaziz Bouteflika, qui ajoute : « l’usage est simple, c’est la notoriété qui fait tout. Ce ne sont pas les outils le plus important mais le contenu ».

 

Plus sceptique, Belkacem Mostefaoui pense que les candidats n’ont succombé qu’à un effet de mode. « C’est du bricolage. On ne s’ingénie pas en quelques jours à utiliser ces outils. S’ils avaient réellement réfléchi à une stratégie de communication intelligente, ils s’y seraient pris au moins 6 mois à l’avance et pas la veille du 17 avril », fait-il remarquer.

Piratage

Belkacem Mostefaoui, qui vient de publier Media et liberté d’expression en Algérie, met aussi en garde les candidats contre les dangers du web. Certes, les réseaux sociaux offrent une nouvelle tribune d’expression aux personnalités politiques algériennes, qui peuvent ainsi contourner le monopole de l’audiovisuel et mieux contrôler leur image, reconnait cet expert. Mais la communication virtuelle ne se fait pas sans risque, prévient-il.

Les médias sociaux peuvent parfois jouer de vilains tours aux responsables politiques, qui s’y essayent. Ces derniers ne sont effectivement pas à l’abri d’un discours détourné ou pire, d’un piratage. Justement les candidats les plus actifs sur Internet, à savoir Abdelaziz Bouteflika et Ali Benflis, en ont récemment fait les frais. Le site officiel du Président-candidat a été hacké par des pirates anonymes, qui s’étaient amusés à publier un éditorial pro-Benflis. Du côté de l’équipe d’Ali Benflis, le mail de l’un des responsables de campagne a été détourné et rendu public sur Youtube. Toutefois, le danger reste encore maîtrisé et limité.

Si les leaders politiques algériens peuvent encore faire l’impasse sur les réseaux sociaux, « d’ici quelques mois », ils ne pourront plus faire sans, anticipe Belkacem Mostefaoui. « La radio et la télévision ont mis plusieurs années pour s’imposer. Internet se propage au contraire à une vitesse impressionnante. Ce qui signifie qu’après le 17 avril, les politiques algériens devront nécessairement composer avec les nouvelles technologies », conclut-il.