Le vivre ensemble peut bel et bien exister en Algérie. La Kabylie l’a prouvé. Pendant ces trois derniers jours, deux camps entièrement opposés ont manifesté pacifiquement sur une place publique sans que personne, de l’autre camp, ne vienne les menacer, les agresser ou les harceler.  Ils ne partagent pas le moindre point commun, si ce n’est le fait qu’ils sont tous Algériens, et, pourtant, ils se sont exprimés chacun à son tour sans qu’il n’y ait le moindre débordement.

C’est une première en Algérie. Des libres penseurs ont investi la rue, ont mangé en public en plein Ramadhan, et ont brandi des slogans en faveur de la tolérance, la liberté de conscience et la laïcité. Aucun de ces manifestants n’a été bastonné, interpellé, lynché ou pourchassé en dépit du caractère transgressif de leur action de protestation. Ailleurs, en Algérie, tout le monde a crié au scandale et a dénoncé une « humiliation de l’Islam », « une atteinte à la foi » et une menace pour la « cohésion sociale du pays ». Ailleurs en Algérie, des voix se sont élevées pour dénoncer l’immobilisme des services de sécurité coupables de complexité pour la simple raison qu’ils n’ont pas tabassé ces non-jeûneurs audacieux et « effrontés ». Ailleurs en Algérie, on a réclamé leur excommunication, emprisonnement et un châtiment exemplaire. Mais en Kabylie, on n’a pas cédé à ses penchants totalitaires. On n’a pas organisé une chasse aux sorcières. A la violence, la société civile et les habitants de Tizi-Ouzou ont préféré la prise de conscience. Aux appels à la haine, la Kabylie a préféré les appels au dialogue. Et  au rejet, elle a préféré la tolérance, l’acceptation de la différence. Deux jours après ce rassemblement historique des militants non-jeûneurs, les jeûneurs, leurs détracteurs, ont organisé un autre sit-in ponctué par un ftour collectif où tout le monde était convié y compris les non-jeûneurs qui ont, deux jours auparavant, manifesté contre la répression d’une liberté fondamentale : liberté de croyance. Et c’est au nom de cette même liberté que d’autres algériens se sont mobilisés pour prier sur une place publique et célébrer leur foi pacifiquement, sans prosélytisme et sans exclure aucun autre acteur de la société.  A l’image du premier rassemblement des militants « non-jeûneurs », le sit-in et le ftour collectif de lundi soir s’est déroulé dans la sérénité et sans aucune provocation haineuse. Non-jeûneurs ou jeûneurs, croyants ou laïques, musulmans ou athées, des algériens de tous les bords ont exprimé leur attachement à la liberté. Ils ont exprimé leurs convictions sans violer celles des autres et, surtout, sans empêcher les autres d’exprimer la leur. C’est là une véritable leçon de démocratie que la Kabylie délivre au reste de l’Algérie. Une leçon d’espoir qui nous permet de continuer à croire en un avenir meilleur. Une rupture avec cette fatalité qui nous condamnait à avoir peur à chaque fois qu’on osait parler de notre différence. Désormais, ce mot n’est plus tabou. Du moins, il ne l’est plus en Kabylie, cette région qui a tant donné et qui continue à donner à une Algérie en manque de confiance.

Le vivre ensemble nous invite à entretenir des rapports harmonieux avec les autres parce que nous sommes tous des Algériens. Si les lois de notre pays ne favorisent pas le vivre ensemble des citoyens dans leur diversité culturelle et religieuse, à quoi servent-elles ? Les algériens ne forment pas un bloc homogène et archaïque. Beaucoup s’ouvrent à la modernité, aux valeurs républicaines et à la démocratie. Les habitants de la Tizi-Ouzou ont mis fin à ce mythe de l’algérien fanatique, intolérant et méfiant à l’égard de la démocratie. L’Algérie ne devrait donc plus perdre son temps à chercher un modèle de développement pour bâtir son identité nouvelle à l’étranger. Pas la peine d’aller sous les cieux occidentaux pour comprendre les bienfaits d’une société plurielle. En son sein, l’Algérie abrite la Kabylie, ce puits d’idéaux humanistes qui ne demande qu’une seule chose : l’utiliser à bon escient pour façonner de vrais citoyens, des citoyens libres et responsables. Des citoyens tolérants et émancipés…