«Dis-moi : est-ce qu’il existe un seul pays au monde où un peuple ne sait pas où se trouve son Président ?», écrira une internaute à l’auteur. Il y avait, dans ce cri de cœur, de la déception, de la douleur et de la consternation. L’absence/maladie de Bouteflika continue de faire la « semaine politique » du pays : on y parle, on y revient, on y dissèque l’absent et on y doute du vivant.

Tout est ramené à cette vacance qui a le malheur d’incarner, jusqu’à la caricature, le sort du pays, ses contradictions, l’état de son Etat : voici donc un  pays riche, mais avec une population appauvrie. Voici un régime autoritaire mais avec un Président malade. Voici des plans quinquennaux de relance mais sans un Val de Grâce valable chez soi. Voici un pays hyper-nationaliste qui crie au complot partout mais dont les apparatchiks se soignent qui en Suisse, qui en Belgique, qui en Espagne, qui en France. Voici un pays fort, mais sans diplomatie digne de ce nom.

Et à force, ce destin a fini par être assimilé à un résumé de fatalité : on ne s’étonne aujourd’hui même pas de cette monstruosité institutionnelle : un Président est malade, absent, ailleurs, mais qui continue à « gouverner » par correspondance et dont assure qu’il suit les affaires du pays avec intérêt. Mais à partir d’un lit. Du jamais vu ailleurs ou seulement dans ces régimes démodés qui ont encore besoin de l’image d’un Père du peuple pour traiter le peuple comme un enfant des rues. On a tellement intériorisé la singularité, que l’on ne discute plus de ce lien absurde entre un « malade réel » et un « peuple imaginaire ». On s’accoutume de cette contradiction criarde entre « haine de la France » et appelle au repentir d’un pays qui justement soigne le président de l’ancienne colonie. Au plus intime, l’absurde ne fait pas peur et ne rebute personne et cela est une tragédie et une folie douce. On aura prochainement des anciens moudjahidines qui vont demander, à la fois, à la France, l’excuse pour la colonisation et la carte de séjour.

Et on ne s’étonne plus de la réduction de ce pays à une intendance pour royaume faiblard et à bulletin médical qui cache le reste des sinistres. Au plus intime encore, on a cette impression que Bouteflika a réussi ce qu’il est venu faire en réalité : vider le pays de toute autre chose que lui-même et le rendre malade. En trois mandats, il a réussi à débiliter l’APN, vassaliser le sénat, détruit l’autorité des ministères, corrompu les élites et encanaillé les institutions. C’est le comble rêvé d’une biographie suprême et absolue : rien n’existe sauf moi, à la fin. Un désir secret, peut-être même inconscient, caché mais que le pays révèle en jeu de reflets. Aujourd’hui, le pays est aussi malade que l’homme, mais allongé dans un Val.

Nous en sommes à ce point donc où nous ne savons même pas où se trouve le Président de la république, dans quel pays, en quel état. C’est notre sort : on a l’habitude d’être gouverné par les absents et les occultés. Par correspondances donc. Jamais par affinités.

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